09-10-2016

[Lv] 15 - La faute de NaDaV et ‘AViHOu

Levitique 10:1-7 par : le père Alain Dumont
Un épisode déconcertant commence ce chapitre : les fils d' ‘AHaRoN meurent d'avoir voulu offrir une offrande à YHWH...
Où le livre du Lévitique nous apprend que l'obéissance aux commandements de YHWH sont une protection contre la mort.
Duration:15 minutes 43 secondes
Transcription du texte de la vidéo :
(Voir la vidéo : http://www.bible-tutoriel.com/la-faute-de-nadav-et-avihou.html)
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Citation : mentionner : © Père Alain Dumont, La Bible en Tutoriel, http://www.bible-tutoriel.com/ + titre de l'article
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Bonjour,

Nous ouvrons aujourd’hui le ch. 10 du livre du Lévitique, qui va nous raconter une histoire. Une histoire a priori assez douloureuse, et même difficile à comprendre, et pourtant… Comme toujours, la ToRaH va nous donner un de ces enseignements dont elle a le secret et qui laisse toujours un peu pantois, tant on est en général à des lieux de s’attendre à ce qu’elle essaie de nous dire. Encore une fois, tant qu’on abordera ce livre et toute la ToRaH avec nos seules capacités intellectuelles, immergés qui plus est dans un univers soupçonneux envers tout ce qui est différent de soi, on n’y comprendra RIEN et on se révoltera. Parce que le Lévitique, plus que tout autre livre de la ToRaH, s’adresse à la CHAIR, à cette CHAIR que YHWH veut MANGER — souvenons-nous de tout ce qu’on a dit à propos du ch. 9 —. Or c’est précisément de ça dont il va être question : le feu de YHWH va MANGER deux prêtres, deux fils de ‘AHaRoN… Wouaille ! Qu’est-ce que c’est encore que cette histoire ? Eh bien laissons le Lévitique nous raconter l’affaire.

L’accident est raconté en deux versets : « C’est alors que NaDaV et ‘aViHOu, fils de ‘aHaRoN, prennent chacun son brûle-parfum, y font un feu et mettent de l’encens. Ils approchent face à YHWH un feu étranger face à YHWH qu’Il ne leur a pas ordonné. Un feu sort en face de YHWH et les mange et ils meurent face à YHWH. » Wouaille ! Ça chauffe, c’est le cas de le dire ! Alors : NaDaV signifie « Homme généreux, qui s’offre naturellement, spontanément », et ‘aViHOu signifie « Il est mon père ». Ce sont les fils aînés de ‘AHaRoN. Qu’ont-ils fait ? Ils ont allumé un « feu étranger », c’est-à-dire un feu qui n’avait pas été commandé par YHWH. L’ont-ils mal fait ? Non, pas forcément. Je vous résume une lecture rabbinique que j’ai trouvée à propos de ce récit et que je trouve très stimulante. Que font NaDaV et ‘aViHOu ? Il « approche » face à YHWH, c’est-à-dire qu’ils s’inscrivent dans le mouvement des offrandes : VaYaKriVOu, « et ils approchent », de la racine KaRaV qui signifie approcher et qui a conduit tout ce que nous avons découvert à propos de la dynamique des KoRBâNîM. Et que font-ils ? Ils y jettent l’encens, le KoTéRèTh, c’est-à-dire l’encens qu’on offre sur l’autel des encens, DANS LE MiShKâN, comme le montrent les trois seules autres occurrences, en Lv 4,10 et au ch. 16. Comment doit-on faire normalement ? Eh bien allons au ch. 16 qui explique bien les choses : il faut prendre du feu du grand autel des sacrifices, déposer l’encens et porter le tout dans le MiShKâN. Or que font NaDaV et ‘aViHOu ? Ils font eux-mêmes leur feu dans leur brûle-parfum ! Ils ne réfèrent pas leur offrande d’encens à l’autel des sacrifices sur lequel, rappelons-nous, les animaux sont offerts en lieu et place de ceux qui les offrent. Résultat ? Eh bien ce sont eux-mêmes, en personne, qui sont mangés par le feu de YHWH… Non pas dévorés ! On ne nous dit pas que YHWH s’est irrité : ils ont simplement voulu aller trop vite, trop loin, et pour ça ont désobéi à des commandements dont on découvre qu’ils PROTÈGENT les prêtres de telles conséquences ! Là, on a encore quelque chose qui rappelle le péché de ‘AdaM qui a cru qu’il pouvait faire fi du commandement de ne pas manger le fruit défendu et agir comme bon lui semblait. Eh bien : NaDaV et ‘aViHOu ont cru qu’ils pouvaient agir de leur propre initiative, comme des dieux, pour reprendre les termes du serpent de la Genèse. Du coup, ils s’approchent du divin sans protection, pour ainsi dire, avec sans doute un grand désir d’être élevé — on n’imagine pas qu’ils aient fait ça par motif de révolte ! — : et les voilà élevés, mangés par le feu comme pour les offrandes, sauf qu’ils en meurent !!! Ils n’étaient pas près ! Alors oui, leur offrande était sans doute spontanée, volontaire ; quelque part elle était belle ! Sauf que nous apprenons à travers cet épisode malheureux qu’il y a PLUS DE VERTU A OBÉIR qu’à faire des offrandes spontanées, certes, mais dans la désobéissance ! « L’obéissance vaut mieux que les sacrifices » (1S 15,22), dira Samuel à Saül ! C’est la même chose !

Pour comprendre, je vais prendre un exemple complètement hors cadre de notre lecture. Parfois, des chrétiens viennent me voir, très ennuyés, parce qu’ils sont allés visiter un malade sans y mettre tout leur cœur. « J’y suis allé parce que j’étais obligé, disent-ils, mais avec des pieds de plomb ! ». Et c’est tout juste s’ils ne s’en confessent pas comme d’un péché grave contre la charité ! Alors qu’il y a infiniment PLUS D’AMOUR, précisément, à aller visiter un malade par OBÉISSANCE à une obligation alors même qu’on n’en a pas envie, que d’aller visiter un malade parce que ça nous fait plaisir : dans le premier cas, on pose cet acte au nom du Christ au commandement de qui on obéit purement et simplement, alors que dans le second, on se fait plaisir à soi-même autant sinon plus qu’au malade. Alors il n’est pas interdit de se faire plaisir, mais il n’empêche : si l’acte d’amour nous semble plus vrai quand il est spontané — ça c’est l’idéologie dominante depuis les années 68 —, il rend en réalité le malade esclave de notre bon vouloir… « J’y vais quand j’ai envie, et quand j’ai pas envie, j’y vais pas !!! Comme ça, je ne suis pas hypocrite, rajoute-t-on pour se justifier à bon compte ! » Sauf que le malade, lui, ne marche pas au rythme de notre bon vouloir… Quand j’ai pas envie, lui, il a tout de même besoin de notre visite ! Raison pour laquelle aller le visiter par obligation le libère de l’esclavage dans lequel notre soi-disant spontanéité l’enferme purement et simplement ! Le commandement de la charité instaure un DEVOIR DE VISITE qui sauve le malade de nos velléités, et obéir à ce commandement fait que notre acte d’amour est plus grand que lorsqu’il est juste impulsif parce que nous prenons sur nous, nous refusons de n’obéir qu’à notre spontanéité primesautière pour nous mettre au service du malade : et là, nous sommes de vrais disciples du Christ ! Ça nous coûte, mais du coup nous nous donnons vraiment pour notre prochain, et c’est ça qui fait la qualité de notre visite.

Eh bien c’est la même chose ici, sauf qu’on nous le dit sans ménagement — ce qui est encore le meilleur moyen de retenir la leçon. L’élan de ces deux fils de ‘AHaRoN est plein de bonnes intentions, et YHWH le prend tellement au sérieux qu’Il leur donne ce qu’ils désirent… Dans le fond, c’est le mythe d’Icare revu et corrigé à la lumière de l’Alliance : ils ont voulu s’approcher de la lumière de YHWH, s’élever vers lui de leur propre chef mais ils y ont brûlé leurs ailes... Ce qui veut dire en définitive que NaDaV et ‘aViHou ont péché par présomption : le fait d’être KoHéN n’est pas une licence pour faire n’importe quoi n’importe comment n’importe quand. Le KoHéN se conforme et obéit à des prescriptions qui ne viennent pas de lui ; il ne peut pas se prévaloir de son état sacerdotal pour prendre des initiatives et, dans le fond, se comporter comme un idolâtre puisque ça revient à faire soumettre YHWH à leur volonté. Ça n’empêche pas la tradition rabbinique de voir en eux des Justes, certes maladroits pour une part, mais dont on garde la mémoire comme porteurs d’un grand désir pour eux-mêmes et pour la communauté des Fils d’Israël rassemblés en cet instant si essentiel de l’inauguration du culte des offrandes. Et quand Moïse s’adresse à ‘AHaRoN en disant : « Ainsi YHWH a-t-Il parlé… », Rachi le glose en expliquant : « Mon frère, je savais que le sanctuaire serait sanctifié par ceux que YHWH aime et je pensais : ou moi ou toi ; mais maintenant, je vois que tes fils sont plus grands que moi et toi. » Dit autrement, ils se sont approchés du feu de la sainteté en croyant, au nom du peuple, pouvoir s’en saisir mais ils s’y sont brûlés, parce que ce feu est fait pour se laisser réchauffer par lui pour pouvoir œuvrer à l’intérieur du peuple. Dès lors, le silence d’‘AHaRoN n’est pas un silence de résignation, mais d’HUMILITÉ à la fois vis-à-vis de YHWH, mais aussi vis-à-vis de ses fils qu’il perçoit comme étant plus grands que lui, plus grands même que Moïse.

Mais peut-être qu’un chrétien doit aller plus loin. En fait, tout une frange de commentaires rabbiniques voit en NaDaV — le généreux — et ‘AViHou — il est mon père — l’annonce de la religion chrétienne. Dans leur bouche, ça n’est pas vraiment à notre avantage, mais il y a néanmoins une intuition que nous pouvons faire nôtre. NaDaV et ‘AViHou avaient compris qu’avec la construction du MiShKâN, le monde était en train d’entrer dans LE Huitième Jour, le Jour de YHWH par lequel était inaugurée la Délivrance Finale. Ils pensaient que le moment était venu de servir YHWH dans la spontanéité, naturellement, comme d’ailleurs le pressent le Talmud qui affirme, dans le traité NiDa (61b) que « l’obligation de respecter les commandements disparaîtra dans le monde à venir ». Ce qui ne veut pas dire qu’on n’obéira plus, mais que cette obéissance sera comme assumée dans un acte d’amour. Dit autrement, comme les commandements de YHWH sont des commandements de VIE, le BIEN sera redevenu comme le penchant naturel de l’Homme, de ‘ADâM. Mais voilà : à cet instant fondateur, c’est trop tôt, trop vite, trop loin ! Cela, seul le Christ Jésus pourra l’accomplir, lui par qui le Père est GLORIFIÉ et qui se GLORIFIE en Lui, pour reprendre la prière sacerdotale de Jn 17 à la lumière du v. 3 de notre ch. du Lévitique. Et de la même manière, d’une certaine façon, que Jésus est mort en dehors de Jérusalem, voici de NaDaV et ‘AViHou sont portés hors du camp dans leur tunique, cette KiTToNèT que le grec transcrit par kitôn, le terme qui désigne précisément la tunique d’un seul tenant du Christ que les soldats se partageront en Jn 19,23 et qui laisse à penser que le Christ, ici, est véritablement CoHéN, comme le dira l’épître aux Hébreux. Voyez encore une fois comment le Lévitique nous permet d’entrer dans le mystère d’une histoire dont les éléments se mettent en place de sorte que le Christ puisse la porter à son accomplissement, non pas en abolissant la ToRaH, mais en manifestant, en accouchant, pour ainsi dire, tout ce que la ToRaH porte dans ses entrailles matricielles.

À partir de là, YHWH interdit aux deux autres fils de ‘AHaRoN de porter le deuil en découvrant leur chevelure et en déchirant leurs habits : malgré la faute des deux frères, YHWH ne désavoue pas le sacerdoce lévitique, mais Il le fait regarder au loin, jusque vers le Christ qui accomplira ce que NaDaV et ‘aViHou avaient trop rapidement anticipé. Le CoHéN ne peut pas porter le deuil puisqu’il est au service de la vie. En revanche, la communauté doit pleurer la mort des deux fils aînés d’AHaRoN comme on doit partager le deuil des Sages dans leur malheur, comme dit encore Rachi. Ceci dit, il ne s’agit pas de pleurer « ceux qu’a brûlés YHWH », comme on traduit parfois, mais littéralement : « de pleurer le brasier qu’a embrasé YHWH », un brasier qui est en attente, d’une certaine manière, de l’AGNEAU qui devra y être déposé, mais plus tard, quand les temps seront accomplis.

Voilà pour ces premiers versets, assez inattendus mais tellement riches d’enseignements. Nous verrons la suite du ch. 10 la prochaine fois. En attendant, je vous souhaite une bonne lecture. Je vous remercie. 
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