Eh oui : ce second plus grand commandement de la ToRaH, comme le désignent les Évangiles, est dans le Lévitique ! Mais que signifie-t-il exactement ?
Transcription du texte de la vidéo : (Voir la vidéo : http://www.bible-tutoriel.com/tu-aimeras-ton-prochain-comme-toi-meme.html) Tous droits réservés. Citation : mentionner : © Père Alain Dumont, La Bible en Tutoriel, http://www.bible-tutoriel.com/ + titre de l'article ______________________________________________________________Bonjour,
Lors de la dernière vidéo nous avons décrypté la première partie du ch. 19 du livre du Lévitique jusqu’au v. 16, et nous allons nous arrêter aujourd’hui sur les v. 16-18 qui sont absolument essentiels à plusieurs niveaux. Ça se sent au minimum parce qu’ils sont au centre du chapitre, c’est-à-dire à son sommet. On est monté pour ainsi dire jusqu’à ce sommet tout au long de la première partie, et la seconde nous permettra de « redescendre » dans l’application concrète de ce que ce sommet nous aura révélé. C’est la raison pour laquelle nous nous y arrêtons particulièrement.
Le v. 17 dit :
« Tu ne haïras pas ton frère dans ton cœur ». Alors là, attention aux mots, comme toujours. D’abord, la notion de FRATERNITÉ. Elle est donc placée au sommet du chapitre. On avait commencé par la mère et le père au v. 3, mais c’était pour nous amener à la vie concrète de chaque génération. Une chose est de se recevoir de la génération qui précède — et c’est indispensable —, mais il n’en reste pas moins que cette réception, avant d’être à son tour l’objet d’une transmission, doit se concrétiser CHARNELLEMENT dans celle qui se vit
hic et nunc, ici et maintenant. Et là, c’est de FRATERNITÉ qu’il est question. Alors de FRATERNITÉ au sens large, évidemment, mais qui ne doit pas pour autant faire disparaître la question de la fratrie, parce que c’est LÀ que la fraternité plus large s’enracine en sa première expérience.
Or que nous dit-on de la fraternité en premier lieu ? C’est que la haine n’y a pas sa place. Tiens, c’est étrange on a l’impression que la Loi de Sainteté reprend un schéma connu… Il y a une histoire qu’on raconte à propos de la fondation du monde, entre un certain QaîN et HâVèL, deux frères entre qui la haine s’est infiltrée et qui s’est finie comment déjà ??? Ah oui : QaîN assassine HâVèL ! Un récit très parlant qui en dit plus que de long discours, non ? Du coup, pourquoi ne pas haïr son frère ? On connaît la réponse.
Ceci dit, il ne faut pas entendre le verbe
SsâNé‘ au sens le plus fort qui traduit la relation entre deux ennemis, mais au sens plus large du ressentiment. Par exemple, quand la Genèse dit que Ya”aQoV, Jacob, haïssait Lé‘âH, sa première femme — c’est le même verbe —, ça ne signifie pas que Léa était son ennemie mais qu’il avait du ressentiment contre elle puisqu’elle était la femme de la tromperie : c’est par tromperie qu’il l’avait épousée en croyant épouser RâH.éL, Rachel, sa sœur cadette. Le ressentiment naît de ce que nous n’exprimons pas la contrariété que ce frère nous a causée et que, de ce fait, nous alimentons en nous empoisonnant le cœur. Il ne s’agit pas de tenir des comptes, parce qu’il y a aussi des contrariétés sur lesquelles on sait passer. Il ne s’agit pas non plus d’être maladivement victimaire — le victimaire se place toujours en position d’accusateur —, mais de ne pas s’interdire néanmoins d’exprimer la blessure que l’on ressent, non pour se plaindre mais pour tout simplement partager l’émotion qui nous empoisonne. Non en vue d’accuser mais pour être libéré du ressentiment dans la mesure où tout partage d’émotion permet de gérer l’émotion, ce qu’au demeurant, YHWH fait très bien et constamment ! Et dans le fond, à chaque fois que YHWH reprend son peuple — parfois sans complaisance, avec même de la colère quand les Fils d’Israël veulent le transformer en idole —l’expression même de ce qu’Il ressent comme blessure est la preuve par excellence qu’il ne hait pas son peuple, mais qu’il assume pleinement l’Alliance. S’il n’y avait pas d’Alliance, YHWH ne dirait rien ! Qu’est-ce qui fait que lorsque vos propres enfants font le foutoir, votre émotion est plus forte que quand ce sont les enfants des autres ? Parce qu’avec les premiers, il y a une alliance qui n’existe pas avec les seconds, tout simplement ! Donc si la fille de votre voisin hurle pour avoir gain de cause en n’importe quelle affaire, vous n’aurez pas les tripes remuées de la même manière que si c’est VOTRE fille qui hurle ! La différence, c’est l’Alliance qui existe entre vous et votre fille, tout simplement ! Donc quand la ToRaH parle de l’Alliance entre YHWH et son peuple, c’est de ça dont il s’agit, et c’est donc bourré d’émotions ! Joie, peur, colère, tristesse et tous leurs dérivés !
Bien. Alors maintenant, regardons comment joue le verset en son entier :
« Tu n’auras pas de ressentiment contre ton FRÈRE dans ton cœur, tu reprendras ton PROCHAIN » désigne en réalité la même personne, parce que le FRÈRE est tout simplement le premier PROCHAIN, le TYPE même de tout prochain, qui fait que la manière dont je me comporterai avec mon frère déterminera celle dont je me comporterai avec tout prochain ! C’est pas complètement faux ! La manière dont je ne garderai pas de ressentiment contre lui et saurai le reprendre sans colère ni accusation sommaire sera le meilleur garant de la manière dont je me comporterai vis-à-vis de TOUT PROCHAIN, au nom de la ToRaH, au nom de l’autorité de YHWH, et non pas au seul motif des valeurs ! Au demeurant, quand le ressentiment s’installe, c’est en général le moment où les valeurs acquièrent leur plus grande utilité puisqu’elles servent alors de coussin pour s’asseoir dessus ! C’est bien joli les valeurs quand tout va bien, mais quand le ressentiment s’en mêle, eh bien ceux-là mêmes qui prônent les valeurs au nom des idées qui devraient selon eux gouverner le monde ; ceux-là mêmes donc s’assoient gaillardement sur la liberté de l’autre, sur l’égalité comme sur la fraternité pour légitimer la répression que leur dicte leur ressentiment. Ils croient reprendre leur prochain alors qu’en fait ils ne font que se venger de lui.
Reprendre son prochain sans ressentiment ne relève donc pas des valeurs mais de l’obéissance au commandement de YHWH, point final ! C’est beaucoup plus performant, et surtout, ça place le peuple au-dessus des considérations individuelles qui finissent toujours par déraper à un moment ou à un autre quand un principe supérieur, transcendant, ne vient pas les cadrer en les insérant dans un univers plus large qu’elles-mêmes. Alors peut-être que certains d’entre vous se disent que ça n’est pas très glorieux, mais où est la gloire à s’en sortir seul ? Ça, c’est le mythe nietzschéen du surhomme, mais ce surhomme, une fois qu’il s’en est sorti, que devient-il ? Que fait-il avec sa solitude abyssale que rien ne pourra jamais combler, puisque dès qu’un autre le rejoindra, il n’aura de cesse que le détruire puisque l’autre nous renvoie toujours, d’une manière ou d’une autre, à notre vulnérabilité !!! Mais si c’était précisément cette vulnérabilité qui faisait notre force ? Qui serait la clef d’une ouverture l’autre, d’une mise à disposition de soi qui nous ouvre à la foi, à l’espérance et à la charité qui seules peuvent prétendre à la joie ? Là où l’individu est triste, le peuple, lui, sait faire la fête… sait se mobiliser même aux heures les plus sombres, sait trouver le courage quand menace la torpeur, sait faire naître des hommes où sommeille une bête ! Là nous parlons bien d’un peuple et non pas d’une secte ; nous parlons de la chair et non pas d’un système. Bref nous parlons de vie et nous parlons de noces, car il n’est rien de dire qu’à la lumière de la ToRaH, tout n’est que rencontre, élévation et transfiguration. Mais c’est dans un cadre : le cadre de l’Alliance qui prend source dans les Offrandes du MiShKâN et s’épanouit dans la vie entre prochains qui se reconnaissent frères.
Ce qui veut dire, pour en revenir à nos versets, qu’au moment où l’on veut retirer la paille de l’œil du frère, que ce soit en s’inscrivant dans le mouvement de SAINTETÉ qui élève TOUTE LA COMMUNAUTÉ, et non pour assouvir une pulsion narcissique qui ne crie que VENGEANCE envers ce frère que tu ne reconnais plus comme FILS DE TON PEUPLE : c’est au v. 18 ; une vengeance qui, au plus fort de sa hargne, se transforme en calomnie et peut aller jusqu’à
« se dresser contre le sang du prochain », comme le disait le v. 16. Et donc les v. 16 à 18 forment un tout ! Et voilà par ailleurs le manquement dont celui qui ne reprend pas son prochain est menacé de se charger, comme dit la fin du v. 17 et non pas, comme on l’entend parfois, le fait de prendre sur soi le manquement de l’autre ! Si tu ne reprends pas ton prochain, c’est que tu te mets hors de l’Alliance : soit que tu préfères te taire pour avoir la paix, mais viendra un jour le trop-plein qui te mènera vers la haine et la vengeance ; soit que tu le reprends sans vouloir t’élever avec lui, auquel cas tu le rabaisseras et travailleras donc contre l’Alliance ! Voilà le manquement dont tu te chargeras toi-même vers lui, dit la fin du v. 17. non pas tant à cause de lui, comme on traduit parfois, mais vers lui au sens où plutôt que de saisir l’occasion de grandir avec ton frère, son comportement te figera dans un manquement dont TU seras le SEUL responsable devant YHWH qui t’a donné l’Alliance pour que tu choisisses la vie, et non la mort.
Tout cela nous permet de mieux entendre le fameux :
« Tu aimeras ton PROCHAIN comme toi-même » qui ne consiste pas à chercher à s’aimer soi-même pour ensuite pouvoir aimer le frère ; ni à vouloir créer envers lui un sentiment émotionnel. Voyez comment la formulation de ce précepte positif a été amenée par toute une progression de préceptes négatifs structurants ! « J’aimerai mon frère comme moi-même à la mesure où mon désir de SAINTETÉ, d’élévation vers YHWH, me rendra vigilant à ne jamais laisser le ressentiment se transformer en calomnie, puis en meurtre ; et pour cela, toujours en obéissance à YHWH et non pour me satisfaire, je saurai reprendre mon prochain pour que toute la COMMUNAUTÉ à laquelle nous appartenons en tant que Fils d’Israël ne s’évanouisse pas dans l’injustice la plus primaire. Et quand Jésus énonce le second commandement qui suit immédiatement celui qui convoque à n’avoir qu’un seul DIEU pour L’aimer de tout son cœur, de toute son âme et de tout son esprit ; il parle à un scribe qui a évidemment en tête toutes les prescriptions négatives qui nourrissent ce commandement !
Pour terminer, je vous propose une lecture d’ensemble — on avait dit au début de la vidéo que ces v. 16-18 avaient plusieurs niveaux d’analyse. Quand on regarde les qui précèdent, ils peuvent tous être lus comme l’articulation d’un commandement et de sa conséquence. Ce qui entraîne la lecture suivante :
« Tu n’iras pas calomnier les tiens, AINSI tu ne te dresseras pas contre le sang de ton prochain. Tu n’auras pas de ressentiment contre ton frère en ton cœur, AINSI tu devras reprendre ton prochain pour ne pas te charger d’un manquement à cause de lui. Tu ne te vengeras pas et tu ne garderas pas rancune aux fils de ton peuple, AINSI tu aimeras ton prochain comme toi-même. Je suis YHWH ! » La lecture est beaucoup plus dynamique.
Suite de quoi apparaissent toute une série d’autres prescriptions qu’introduit le v. 19, mais nous verrons ça la prochaine fois. Il était important que nous nous arrêtions sur ces versets centraux, ne serait-ce que pour mieux comprendre leur signification lorsque Jésus les reprendra face au scribe qui l’interroge. Je vous en souhaite une bonne lecture, peut-être prolongée, par exemple, par Mt 5,42-44. Je vous remercie. ______________________________________________________________