15-10-2017

[Nb] 29 - Se réconcilier avec l'histoire — la vraie !

Numbers 17 & Numbers par : le père Alain Dumont
Une parenthèse dans notre lecture pour envisager la question de la Rédaction de la Bible qui nous oblige à nous interroger : « Quelle société est-ce que j’envisage de construire, non pas pour moi, mais pour ma descendance ? »
Duration:30 minutes 19 secondes
Transcription du texte de la vidéo :
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Citation : mentionner : © Père Alain Dumont, La Bible en Tutoriel, http://www.bible-tutoriel.com/ + titre de l'article
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Bonjour,

Nous avons laissé, au ch. 16 du Livre des Nombres, Moïse et le peuple dans une situation de confrontation assez tragique due à des agitateurs affolés. YHWH a tranché les affaires mais enfin, tout n’est pas réglé pour autant. Décidément, la ToRaH — et la Bible dans son ensemble — n’est définitivement pas un conte de Perreault et YHWH n’est pas « Marraine la bonne fée » façon Peau d’Âne ! Les situations que nous raconte la ToRaH sont des situations on ne peut plus CHARNELLES, concrètes, sans jamais dénier les moments les moins glorieux de son histoire, mais en essayant néanmoins d’en tirer des leçons pour toujours se relever, pour grandir et ça, ma foi, ça ne manque pas de noblesse ! C’est comme ça par exemple qu’on s’aperçoit, en prenant un peu de hauteur de vue, que la contestation de l’autorité de Moïse et du sacerdoce de ‘AHaRoN telle que nous la raconte le livre des Nombres reflète des problématiques bien plus tardives qui touchent des choix qui vont s’avérer décisifs quant à la pérennité du peuple d’Israël. Je vais essayer de vous expliquer ça avant de continuer la lecture du livre des Nombres parce qu’il me semble qu’à présent, il faut prendre le taureau de l’histoire un peu par les cornes, ne serait-ce que pour mieux nous approprier le mythe qui se déploie dans la ToRaH.

Je vous rappelle encore une fois que le mythe n’est pas la légende ! Le mythe est ce récit fondateur par lequel les générations prennent conscience d’appartenir à un même PEUPLE ; c’est le récit qui donne sens à l’histoire et qui “ENCHANTE” cette histoire. Enlevez le mythe et le monde non seulement se désenchante, mais surtout il en crève ! Vous générez des populations entières de dépressifs qui ne tiennent debout que par prothèses interposées ! Enlevez le mythe et c’est l’anarchie la plus déshumanisante. Eh bien : le but de la ToRaH vise tout l’inverse ! Au moment où elle est éditée, c’est-à-dire à l’époque de l’Exil et en particulier à l’époque du retour en Judée avec Esdras et Néhémie, son objectif est ni plus ni moins que de FAÇONNER UN PEUPLE ! En racontant l’histoire mythique de Moïse et des Fils d’Israël — mais ce sera la même chose en ce qui concerne les Évangiles — Esdras et Néhémie fondent — ou refondent si on veut — un peuple, tant et si bien que 2500 ans plus tard, ce peuple est toujours là, face aux nations dont il constitue comme l’âme, ne serait-ce que via le christianisme ! Enlevez cette âme comme tentent de le faire depuis les Lumières les philosophes et les grands empires financiers de la postmodernité et ce sera l’esclavage organisé et généralisé au profit des énarques de tous poils !

Bref. Donc que font Esdras et Néhémie, qui sont les éponymes de cette gigantesque entreprise par laquelle les scribes d’Israël vont donner un second souffle à un peuple malmené par son histoire et dispersé aux quatre coins du monde déjà à cette époque ? Ils lui RACONTENT SON HISTOIRE. Et pour ça, ils n’inventent rien : ils se saisissent de la mémoire qui remonte jusqu’à Moïse, jusqu’à ‘AVeRâHâM même, et ils la mettent en forme pour offrir à leurs frères Juifs le cadre qui leur permettra d’exister pleinement dans ce monde. En substance, ils vont leur dire : « Vous ne venez pas de rien ! Certes, vous êtes le plus petit d’entre les peuples, mais c’est justement pour ça que vous avez été choisis ! » Et ça, c’est d’une puissance inimaginable !

Alors on pourra dire : « C’est de la propagande ! » Non ! Quelle est la différence entre la propagande idéologique et l’élaboration du mythe biblique ? C’est que là où les idéologies sont uniquement dans une sorte d’exaltation vaniteuse et partiale de l’histoire qu’elles revisitent, le mythe biblique, lui, prend le contre-pied : il travaille le peuple dans le sens de l’HUMILITÉ pour le faire passer de la vanité à la consistance ; de l’orgueil à la FIERTÉ, ce qui est tout autre chose ! Si on résume le message en deux phrases, ça donne ceci : « Nous ne méritions pas que YHWH nous sauve ! Mais il nous a sauvés, et maintenant, nous donnons le meilleur de nous-mêmes dans la fidélité et la gratitude ! » Ça n’a donc rien à voir avec de l’idéologie qui n’a de cesse que d’exalter l’orgueil des populations qu’elles manipulent ! Du coup, la pensée biblique atteint une fécondité, une perspicacité inégalées, fut-ce par la plus haute philosophie grecque ! Ça va tellement loin que cette sagesse s’inscrit dans la moindre lettre hébraïque, d’une façon tellement intrinsèque à cette écriture que rien que cette considération oblige à reconnaître l’inspiration divine qui l’habite ! Le plus petit Yod — celui-là même que Jésus ne veut jamais retirer : « Pas un Yod de la ToRaH ne passera », dit-il en Mt 5,18 — ; le plus petit Yod, donc, recèle une théologie infinie et impacte à lui tout seul toutes les autres lettres de l’alphabet hébraïque ! Les mots de la ToRaH ouvrent des portes mystiques invraisemblables en jouant entre eux dans une complicité qu’aucune autre langue au monde n’a jamais su et ne saura jamais construire ! La pensée biblique est d’un réalisme et d’une puissance de pénétration du mystère de Dieu et de l’homme ; elle confine à une telle Sagesse qu’il n’y a encore une fois qu’une explication surnaturelle pour expliquer comment une pensée peut atteindre un tel sommet ! Or YHWH n’est pas fou : il sait que pour forger un peuple, il faut passer par le MYTHE et il va donc se prêter au jeu pour pouvoir amener, non pas quelques-uns, non pas même un seul sage qui aurait tout compris du style Bouddha, Mahomet ou Zarathoustra ; mais pour pouvoir amener un PEUPLE ENTIER, génération après génération, à la LIBERTÉ, à la SAINTETÉ par le chemin de l’humilité et la miséricorde. C’est juste prodigieux ! C’est long, mais entre la graine et l’arbre, il y a toujours la nécessité du TEMPS ! Et la ToRaH ne se conçoit pas autrement que comme l’ARBRE DE VIE, l’ARBRE QUI DONNE LA VIE et qui, pour ça, met en route une HISTOIRE ! C’est pour ne l’avoir pas compris qu’Adam et Ève, croyant pouvoir saisir dans l’instant la connaissance du bien et du mal, ont chuté, et on connaît la suite : fragile et pleine de douleurs, jusqu’à ce que YHWH puisse tisser à nouveau une histoire sur le canevas de l’existence grâce à ‘AVeRâHâM et à sa descendance… mais toujours sur le même principe du TEMPS et de l’histoire à inscrire dans la CHAIR du genre humain.

C’est à ce point crucial que si les autres pensées veulent pouvoir exister, soit elles adoptent la ToRaH, via l’Évangile qui l’ouvre aux païens ; soit elles sont obligées de rayer la ToRaH de la carte, et pour ça de rayer le peuple Juif de l’histoire ainsi que le peuple chrétien, puisque rayer l’un, c’est rayer l’autre par quelque bout qu’on s’y prenne. Sauf qu’à couper la branche sur laquelle on est assis en espérant que ce soit le tronc qui s’effondre est juste de la pure folie, et on n’a AUCUN exemple d’une civilisation un tant soit peu prestigieuse plongeant ses racines aussi profondément dans l’histoire qu’Israël : les plus anciennes ne remontent pas au-delà de 5 ou 6 siècles avant Jésus-Christ, même en Chine... Maintenant, si ces pensées païennes, toutes vénérables, veulent bien se mettent humblement à l’écoute de la ToRaH et des évangiles, elles trouvent alors une sève qui leur permet de se déployer elles-mêmes merveilleusement, de façon à pouvoir apporter fièrement à l’édifice de l’histoire leur propre pierre, indispensable. Ça n’est pas parce qu’on n’est pas la pierre d’angle qu’on n’a pas droit à l’existence ! L’orgueil fait convoiter cette place alors même qu’on est incompétent pour la tenir ; la fierté, elle, se réjouit qu’un peuple, un jour, ait été appelé à tenir ce rôle POUR PERMETTRE aux autres pierres de participer à l’édification d’une histoire SAINTE, et non pour les en évincer, ce qui n’aurait aucun sens et serait même suicidaire pour Israël !

Alors maintenant, voyons ce qui relève du mythe sacerdotal en lui-même, puisque c’est de ça qu’il s’agit à ce stade de notre lecture. On se souvient qu’en gros, il y a deux rédacteurs principaux, ou deux écoles de rédactions : l’une deutéronomique — la plus ancienne qui pourrait remonter au roi JoZiaS au VIIe siècle avant J.-C. ; et l’autre, sacerdotale, qui date, elle, de l’Exil, c’est-à-dire du siècle suivant. Alors ce ne sont évidemment que des indications formelles dans la mesure où avant d’être édité, la ToRaH a demandé en réalité tout un travail d’élaboration. Un peu comme pour le Concile Vatican II qui n’a été possible que parce qu’il se préparait depuis la fin du XIXe siècle, c’est-à-dire presque un siècle avant son ouverture, sous l’angle de la liturgie, de l’Écriture, des pères de l’Église, etc. Eh bien pour la ToRaH, le processus a été le même : depuis longtemps se préparait son édition, dont l’avènement est venu vers la fin de l’Exil.

Considérons par exemple la question de ‘AHaRoN : si on prend le DEUTÉRONOME qui relit toute l’histoire depuis la libération d’Égypte jusqu’au moment d’entrer vraiment sur la Terre que YHWH a juré de donner à la descendance d’Israël, on s’aperçoit que ‘AHaRoN est le grand absent du récit, à part trois mentions où il n’est même pas désigné comme prêtre, et encore moins comme Grand-Prêtre… C’est assez surprenant ! Et par après, dans l’histoire qu’on ouvrira avec le livre de Josué, celui des Juges et ceux des Rois, écrits par le même rédacteur deutéronomiste, ‘AHaRoN n’est évoqué que 9 fois, dont deux en tant que simple prêtre au milieu de tous les autres. Étrange ! Encore plus étrange : au début de l’Exil à Babylone, même Ézéchiel, cet immense prophète, prêtre lui-même de surcroît ; même Ézéchiel donc n’évoque ni la figure de ‘AHaRoN, ni celle d’un quelconque Grand-Prêtre … Comme si, avant l’Exil, on n’avait pas souvenir qu’un Grand-Prêtre ait tenu un rôle cultuel particulier. En revanche, si vous lisez l’histoire des rois à partir de David, mais cette fois racontée par les livres des CHRONIQUES, c’est-à-dire sous l’angle de la rédaction sacerdotale qui date, elle, de la fin de l’Exil, alors on voit ‘AHaRoN revenir en force comme Grand-Prêtre : 18 fois dans le 1er livre et 6 fois dans le second.

Alors tout ça ne cesse d’interroger ! N’est-on pas obligé d’admettre que s’il y a eu un Grand-Prêtre du culte Mosaïque, il n’a semble-t-il jamais eu l’importance que lui donnent les rédacteurs sacerdotaux de la ToRaH que proclamera Esdras au retour d’Exil ? Wouaille ! Voilà qui bouleverse bien des choses ! Est-ce que ça signifierait, comme le dit QoRaH., qu’on nous a menti ? Non ! En introduisant figure de ‘AHaRoN, le rédacteur sacerdotal ne ment pas ! Il écoute et il INTERPRÈTE la mémoire du peuple mais il ne MENT PAS ! Il lui fait revêtir des vêtements de son époque — l’époque Perse entre autres, on l’a évoqué au moment de la description du MiShKâN dans le livre de l’Exode —, mais c’est de la même manière que les peintres flamands par exemple ont interprété les scènes évangéliques en habillant leurs personnages à la façon du XVIe siècle en Flandre ! On ne peut pas dire qu’ils “mentaient”… Ils comprenaient ces scènes à leur manière, avec l’imagerie de leur culture ; comment pourraient-ils faire autrement ? Eh bien là, c’est la même chose.

Dit autrement, la conception du rôle de ‘AHaRoN tel qu’il nous apparaît depuis le livre de l’Exode jusqu’au livre des Nombres, c’est-à-dire comme Grand-Prêtre et comme l’ancêtre éponyme du sacerdoce israélite, est d’une certaine manière une reconstruction, mais pas au sens d’une invention encore une fois. C’est au sens où on retrouve quelque chose qui a été perdu au fil des siècles, et qu’on reconstruit à la lumière de ce que l’histoire, entre-temps, nous a appris ! Il ne s’agit pas de faire de la reconstitution à partir d’archives ! La question n’est pas pour les scribes de savoir « comment c’était avant », mais de scruter la mémoire vive d’Israël pour tenter de retrouver ce que Moïse a profondément inscrit dans la CHAIR de ce peuple et qui demande à reparaître. Et dans le fond, les LéVîiM ne font rien d’autre que ce qu’ils ont déjà fait en Égypte à la suite de Joseph alors qu’ils étaient les gardiens, à partir du Sanctuaire mémorial, de la tradition des pères par Joseph Aménophis ! Redécouvrant cette mémoire en la scrutant à la lumière de l’histoire, des prophètes et des Psaumes, ils positionnent le sacerdoce au cœur de la vie de l’élection dans la mesure où c’est par les offrandes que se maintient ouvert le chemin de la rencontre nuptiale — encore elle — de YHWH avec son épouse Israël. Et c’est du cœur de cette mémoire que resurgit la figure d’un Grand-Prêtre ; une figure oubliée semble-t-il mais qui, pourtant, s’avérait essentielle pour qu’Israël réponde à sa vocation… Alors on va écouter la tradition et ses histoires, parfois compilées sur des documents écrits surtout à partir de Josias mais le plus souvent orales, de sorte que peu à peu, à force de discussions, d’étude, d’écoute, se dégage la figure de ‘AHaRoN aux côtés de celle de Moïse ; une figure qui va assumer en son germe, pour ainsi dire, tout le projet cultuel d’Israël en vue de sa rencontre nuptiale avec YHWH. Une figure qui pose questions : tout ce qu’on est en train de lire en témoigne, et DIEU sait si ces questions sont parfois âpres et pas toujours très nobles : « Pourquoi ‘AHaRoN et pas moi ? » Difficile ! Mais ce sont autant de questions et de situations que le rédacteur refuse d’éluder et qui manifestent le sérieux de la réflexion de ces scribes sacerdotaux : ils ne sont pas en train de se faire mousser, mais de donner un cadre à Israël dans lequel le peuple puisse trouver le sens de son existence, non pas à partir de lui-même — ce qui ne serait que de l’orgueil tout à fait vain — mais à partir d’un autre à la rencontre duquel il est appelé à se porter avec noblesse, c’est-à-dire YHWH et les médiateurs qu’Il se choisit ! C'est donc cette tradition de la fin de l’Exil qui établit une hiérarchie attachée au Sanctuaire, avec en tête ‘AHaRoN Grand-Prêtre, suivi de ses fils comme prêtres ordinaires du culte et au service duquel sont les LéVîiM. Mais ce faisant, cette tradition n’invente rien : elle restitue à Israël le pilier manquant de son histoire sur la Terre de KaNa“aN. Un peu comme si les séquences successives avaient été : 1. Moïse institue le sacerdoce au MiDeBaR / 2. Arrivés en KaNa“aN, chaque tribu demande aux LéVîiM d’assurer un culte sur tout le territoire / 3. David et Salomon recentrent le culte sur Jérusalem, mais à la mort du second, les tribus du Nord revendiquent pour elles aussi le sacerdoce de Moïse ; elles refusent que la lignée sacerdotale passe par ‘AHaRoN exclusivement / 4. L’Assyrie efface les tribus du nord de la carte. Tous les notables du Nord qui le peuvent montent trouver refuge à Jérusalem qui reste debout, et c’est là qu’on commence à s’interroger : YHWH n’est-il pas en train de nous dire qu’il n’y a effectivement qu’une seule lignée sacerdotale pour tout Israël ? Peu à peu, on réfléchit jusqu’à ce qu’on publie sous le roi Josias le livre du Deutéronome qui relit l’ancienne tradition de Moïse à la lumière de tous les déboires qui ont eu lieu ! Et là, on commence à comprendre que Moïse, tout fondateur qu’il soit du peuple d’Israël, ne peut pas être l’ancêtre du sacerdoce en titre : Moïse est avant tout un prophète, dit le livre du Deutéronome ! LE prophète par excellence à qui YHWH parle bouche à bouche et qu’il inspire pour instituer le sacerdoce sans être pour autant celui sur qui le sacerdoce sera fondé ; un peu comme Samuel sera le prophète qui instituera la royauté sans être lui-même le fondement de la royauté en Israël, mais bien David. À cette différence néanmoins que la royauté est seconde par rapport au sacerdoce, preuve en est que la royauté disparaît complètement avec l’Exil et que c’est le sacerdoce qui va lui redonner vie et espérance… / 5. Cette prise de conscience ne suffit pourtant pas : Jérusalem et ses rois, à la suite de Josias, oublient la ToRaH. Résultat, YHWH permet la victoire de Nabuchodonosor sur Jérusalem et c’est l’Exil à Babylone. 6/ Là-bas, on se met à s’interroger : qu’a-t-on manqué pour en arriver là ? YHWH nous a-t-Il rejetés ? Non, disent les scribes ! Revenons aux sources et YHWH nous bénira à nouveau car si nous avons été infidèles à l’Alliance, Lui reste fidèle ! Sans doute à ce moment le nom de ‘AHaRoN couvait-il  sous les braises comme étant l’ancêtre de la lignée sacerdotale, celle notamment qui avait entouré David dès sa montée à HèVeRON, donc la lignée fidèle… Du coup, on se dit : nous avons négligé cette lignée alors qu’elle était en première ligne, et nous avons négligé la 13e tribu, celle des Fils de LéVî ! Et Ézéchiel le premier d’entreprendre de les rassembler, sans ménagement ; et les scribes de collecter la mémoire d’Israël pour en rédiger l’histoire, pour refonder un sacerdoce solide, fidèle, autour de la figure négligée de ‘AHaRoN. Alors on discute entre scribes, on se raconte la mémoire — évidemment en l’habillant des atours de l’époque babylonienne et perse, c’est inévitable. Et c’est le fruit de tout ce travail gigantesque — un vrai travail de bénédictin si vous me passez l’expression, et je vous assure que quand on connaît la capacité de travail de mémoire d’un Dom Mabillon ou d’un Dom Martène à Saint-Germain-des-Prés entre le XVIIe et le XVIIIe siècle, on n’est pas surpris de celle qu’ont pu fournir à leur manière les scribes lévitiques dont l’objectif était de faire revivre le peuple des Fils d’Israël ! Et ça n’est pas de la pure propagande ! Les meilleurs indices de l’honnêteté d’un tel travail sont inscrits dans l’historiographie égyptienne telle que nous avons pu en déchiffrer quelques bribes à l’occasion de l’histoire de Joseph.

C’est donc cette tradition qui va replonger dans ses racines mémorielles — et là, on est dans l’élaboration du MYTHE au sens le plus fort du terme qui, one more time, n’est pas une invention, une légende ; qui n’est évidemment pas non plus la relation journalistique de ce qui s’est passé autrefois, mais qui exprime le ressenti engendré par cette histoire ; qui exprime ce qui est inscrit dans la CHAIR et qui ne vise qu’une seule chose : être transmis, être partagé comme une véritable LEÇON D’HISTOIRE : cette histoire qui façonne les peuples et donne aux individus le sentiment essentiel de participer activement à un élan de croissance — ; donc cette tradition lévitique replonge dans ses racines mémorielles jusqu’à l'époque de Moïse, de Joseph et des Patriarches ; elle articule le sacerdoce mosaïque sur la figure fondatrice de ‘AHaRoN, et ce faisant, elle redonne son âme et sa vocation d’élévation à Israël en vue de la Rencontre Nuptiale avec YHWH. Ça, c’est vraiment le cœur du prophétisme qui a illuminé l’esprit du culte d’Israël au moins à partir de Osée : c’est sans doute lui qui l’a formulé le premier, mais cette dynamique d’élévation était inscrite dès le commencement, dès la naissance de l’Élection ! Et le moins qu’on puisse dire, c’est que les scribes de l’Exil, reprenant tout ça à leur compte, l’ont parfaitement orchestré afin qu’Israël puisse assumer sa vocation malgré les vicissitudes de son histoire au milieu des nations. Et c’est cette tradition que ramène donc Esdras à l’époque où il faut accompagner le renouveau de la nation juive à Jérusalem pour lui donner de se percevoir comme une famille, comme un peuple ! Par ailleurs, Jésus lui-même, le Christ, est pleinement entré, a pleinement assumé cette histoire mythique, profondément humaine.

Dit autrement, la ToRaH, c’est tout ce cadre VIVIFIANT qui se construit sous nos yeux, avec l’expérience d’une mémoire millénaire qu’on habille, certes, de façon anachronique mais qui ne s’enracine pas moins CHARNELLEMENT dans un réel patrimoine autour de la figure de Moïse. Tout ce qui nous est raconté l’est à l’aulne d’une sagesse qui a pris le temps de s’élaborer au fil des épreuves et des joies traversées. Ce ne sont pas des légendes, encore une fois ! Tout ça est d’autant plus RÉEL que tout a été éprouvé au feu de l’histoire : le seul fait que ce peuple ait tout traversé sans faillir depuis 2500 ans grâce à ces récits enracinés dans sa CHAIR est la preuve que la sagesse qui habite sa mémoire fondatrice ne relève d’aucun mensonge. Le mensonge se dévoile d’ailleurs toujours à la mesure de l’argent et du pouvoir qu’il permet aux esclavagistes de mettre dans leur poche pour se payer de grands restaurants quand le peuple crève de faim. Or il n’est pas question de gens qui s’enrichissent sur le dos des autres dans la ToRaH — même s’il y a des brebis galeuses partout, et la Bible ne les cache pas —. Il s’agit d’un travail, d’un labour en profondeur au niveau des cœurs, à commencer par les plus hauts personnages, pour offrir au monde une spiritualité inégalée sur tout le reste de la terre, toute époque confondue, parce qu’il s’agit de la spiritualité d’un PEUPLE. C’est une envie de VIVRE qui se dégage de tous ces chapitres, malgré les luttes intestines. On n’est pas naïf : les rédacteurs savent très bien qu’ils récoltent une mémoire difficile, mais justement : ils décident de l’assumer pleinement, de n’en rien cacher pour pouvoir la transmettre aux générations qui suivent de sorte que paraisse un peuple lumineux à la face des nations qui en comparaison sont infiniment pauvres spirituellement : voilà ce qui nous fait dire que la ToRaH ne ment pas ! Elle enseigne une vérité intrinsèque à la nature humaine qui a besoin de FIGURES en qui accrocher sa foi pour ne jamais perdre l’espérance ; pour ne jamais se contenter de survivre mais pour VIVRE au sens fort du terme, c’est-à-dire pour donner la VIE ; vivre LIBREMENT, d’une liberté qui n’est pas la licence de faire ce qu’on veut comme l’a cru Israël après la mort de David, mais d’une LIBERTÉ QUI REND LIBRE pour que s’opère une RENCONTRE avec l’inattendu, sachant qu’une RENCONTRE, une vraie, est toujours un événement qui bouleverse, comme dit Emmanuel Levinas, mais c’est pour toujours reprendre la marche ! La liberté qui rend esclave n’est qu’une fausse liberté ! Un mensonge qui marque toutes les idéologies jusqu’aux plus contemporaines qui n’hésitent pas à revisiter l’histoire en faisant table rase du passé et des populations les plus faibles. Tout au contraire, l’histoire telle que la ToRaH nous la rapporte fait la guerre à l’esclavagisme ; jusqu’à YHWH Lui-même, nous dit-elle, qui rend LIBRE Israël en l’épousant et en faisant ses propres FILS de chaque membre de ce peuple ! Alors là oui : on pressent que la Vérité pointe, même si c’est laborieux — et peut-être que ce labeur même est le sceau de la véracité de cette longue et passionnante histoire. Alors certes, au milieu de toutes ces aventures, il y a eu des doutes et des certitudes, des conflits et des réconciliations, des défaites et des victoires, des échecs et de grandes réussites, et alors ? Apprenons de tout ça la Sagesse ; mettons-nous à l’école des figures qui ont grandi dans la lumière de YHWH et hissons-nous sur leurs épaules : nous verrons loin et nous pourrons poursuivre avec eux le chemin qu’ils ont ouvert POUR NOUS, nous qui sommes par la foi de la semence de ‘AVeRâHâM.

Alors voilà. Il m’a semblé important qu’à ce stade de notre lecture, nous nous attardions sur cette problématique de la rédaction et de la « vérité » de ces textes qui ne cessent de nous interroger : L’histoire n’est pas vraie au prorata des informations compilées dans des annales ! L’histoire, la VRAIE, c’est celle qui façonne les peuples CHARNELLEMENT à travers des figures auxquelles reste attachée chaque génération avec ce sentiment de véritablement grandir et faire grandir, qui se vérifie dans la GRATITUDE de la descendance vis-à-vis de leurs pères ! La ToRaH et la Bible en général, tous testaments confondus, sont une HYMNE DE GRATITUDE DES FILS VIS-À-VIS DE LEURS PÈRES ! Et cela seul devrait être un critère suffisant de véracité des Écritures ! Alors ceci dit, à chacun de se faire sa propre opinion, mais au moins, à la lumière de cette interrogation, posons-nous la question : « Quelle société est-ce que moi-même j’envisage de construire, non pas pour moi mais pour ma descendance ? Est-ce que je ne vise qu’à lui laisser des archives ou est-ce que je vise à lui transmettre une âme, et pour ça est-ce que je prends du temps pour lui RACONTER l’histoire ; pour lui raconter comment cette histoire me touche, me soutient et m’ouvre un avenir de JOIE ? » Voilà. Je vous laisse sur cette interrogation. Nous reprendrons la lecture du ch. 17 la prochaine fois. Je vous remercie.
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