Voilà un bien curieux commandement qui tombe comme un cheveu sur la soupe et dont le sens semble complètement échapper à la raison : le décret de la Vache Rousse… Même le grand roi Salomon avouait n’y rien comprendre. Et pourtant, ce décret se présente comme un signe, et non des moindres.
Transcription du texte de la vidéo : (Voir la vidéo : ) Tous droits réservés. Citation : mentionner : © Père Alain Dumont, La Bible en Tutoriel, http://www.bible-tutoriel.com/ + titre de l'article ______________________________________________________________Bonjour,
nous ouvrons aujourd’hui le ch. 19 du livre des Nombres qui est un des plus étranges de la ToRaH, complètement hors contexte, mais qui n’en est pas moins important pour comprendre d’où les rites chrétiens tirent leur inspiration. Alors aussi surprenant que ça puisse paraître, on va nous parler d’une eau lustrale et d’une vache rouge… Qu’est-ce que ça veut dire ?
D’abord, ne soyons pas surpris d’être surpris : ce ch. 19 commence la lecture d’une longue Parasha — la Parasha, je vous rappelle, c’est un passage de la ToRaH qu’on lit le ShaBaT — ce ch. 19 commence donc la lecture d’une longue Parasha qui s’appelle H.OuKaT, un mot qu’on trouve au v. 2 et qu’on a déjà rencontré par ailleurs à propos de H.oK ou de la H.OuKaH, c’est-à-dire un décret de YHWH dont on ne perçoit pas tout de suite le fondement mais qui n’en porte pas moins des fruits importants, ne serait-ce que vis-à-vis de l’obéissance qu’il oblige à exercer dans une foi totale en Celui qui a posé ce décret sans en expliciter les motifs. Toujours est-il que les rabbins le disent tous : ce rituel est véritablement déconcertant.
Alors en gros, en quoi consiste ce rite : on prend une vache complètement rousse — on l’examine sous toutes les coutures et s’il y a ne serait-ce qu’un seul poil blanc ou noir sur l’animal, on en cherche une autre vraiment sans défaut — ; on l’immole — et là il faut reconnaître que le texte des v. 1 à 10 est un peu compliqué : on ne sait pas très bien qui fait quoi : tantôt ce sont les fils d’Israël, tantôt un prêtre, tantôt ‘ÈLé“aZaR, tantôt un homme assez indéterminé… Toujours est-il que la vache est entièrement consumée à l’extérieur du MiShKâN — donc il ne s’agit pas d’une offrande —, sur un brasier spécifique dans lequel on aura jeté du bois de cèdre, d’hysope et de cramoisis, nous dit le v. 6. Avec la cendre de ce foyer, on purifie les personnes ayant contracté une impureté due à un contact avec les morts — et dieu sait si à ce stade, il y en a un certain nombre : rappelons-nous les 15 000 victimes de la frappe à la fin du ch. 16 ! On devait asperger ces hommes impurs le 3
e et le 7
e jour, suite de quoi ils pouvaient de nouveau aller au Temple pour faire des offrandes et participer ainsi à la sainteté du peuple de l’Élection.
Ceci dit, ce rituel présente un aspect assez étrange dans la mesure où ceux qui préparent cette cendre deviennent eux-mêmes impurs… et en fait, c’est ça qui pose problème ! On ne comprend pas pourquoi. Même le grand Salomon dans toute sa sagesse dit la tradition orale, n’a pas compris ce décret. Alors quel en est le sens ? Eh bien on a peut-être un indice en faisant attention à la formulation du v. 2 :
« זֹ֚את חֻקַּ֣ת הַתּוֹרָ֔ה אֲשֶׁר־צִוָּ֥ה יְהוָ֖ה »
« Voici un décret de la ToRaH que prescrit YHWH »
Normalement, on aurait dû avoir : « Voici le décret de la vache rousse ! », ou « Voici le décret de la pureté et de l’impureté ! », mais non :
« Voici un décret de la ToRaH que prescrit YHWH », ce qui peut se traduire aussi de la manière suivante :
« Voici ce qu’est un décret — au sens de TOUT décret —
de la ToRaH que prescrit YHWH », et là, le sens s’ouvre complètement : le décret incompréhensible des cendres de la vache rousse est l’occasion de réfléchir au sens de CHAQUE décret de la ToRaH : non pas simplement ce décret particulier mais TOUS les décrets, qu’on les comprenne ou qu’on ne les comprenne pas
a priori ! Ceci pour prévenir la tentation très subtile qui suggère que pour accomplir un commandement de YHWH, il faudrait impérativement le comprendre auparavant ! Sauf que raisonner ainsi, c’est ramener À SOI la légitimité du commandement ! C’est se faire SOI-MÊME le principe de ce qui est bien et de ce qui est mal… et c’est donc cueillir le fruit de la Connaissance du Bien et du Mal dont parlent les ch. 2 et 3 du livre de la Genèse ! Si on résume : la tentation de l’homme est de dire : « D’accord pour obéir, mais je veux comprendre d’abord ! Il faut que ça ait du sens ! —comme on dit… » Notre époque post-moderne a voulu baser l’éducation des enfants précisément sur ce principe de toujours tout expliquer à l’enfant pour qu’il comprenne et donc qu’il obéisse… Sauf que ce principe appliqué systématiquement foire lamentablement ! Pourquoi ? Parce qu’il inscrit dans la chair de ces bambins, charmants au demeurant, qu’ils n’ont jamais à faire QUE ce qu’ils comprennent, ce qui devient vite qu’ils n’ont à faire que ce qu’ils veulent, avec la difficulté supplémentaire qu’en grandissant et en voyant que ce qu’ils veulent ne s’accomplit pas, ils font des crises d’hystérie… Vraiment charmants !
Eh bien la ToRaH, encore une fois, a prévu, et même prévenu le coup pour ceux qui acceptent de jouer le jeu de l’Alliance, de l’élection : le CADRE de cette Alliance, c’est-à-dire les commandements, les décrets, les jugements qu’elle contient ne doivent pas attendre d’être compris pour être accomplis ! C’est EN LES ACCOMPLISSANT qu’on en comprendra éventuellement la pertinence, et non l’inverse, simplement parce qu’on a FOI en YHWH et en son serviteur Moïse, pour reprendre l’expression de la fin d’Ex 14. Or pour maintenir ce principe actif, il est nécessaire, d’une certaine manière, qu’UN décret au moins parmi tous les décrets échappe à la raison par tous les bouts, et c’est le rôle du décret des cendres de la vache rousse : personne n’en comprend encore aujourd’hui le sens. Et pourtant, il FAUT l’accomplir ! Eh bien voilà : ce décret singulier nous apprend qu’en réalité, TOUT décret, toute MiTsVaH de la ToRaH est INCOMPRÉHENSIBLE
a priori ! Tu crois avoir compris à ton petit niveau le sens d’une MiTsVaH ? Sache qu’en réalité elle te dépasse infiniment. Et si tu dois la faire, ça n’est pas pour assouvir l’égo de ta raison raisonnante complètement limitée, mais pour en récolter des fruits infinis de Vie que tu n’imagines même pas et qui pourtant te sont donnés par YHWH du seul fait que tu obéis à cette MiTsVaH. Donc, disent les rabbins : pour que nul ne se perde dans l’illusion de toujours tout pouvoir comprendre — ce qui est au cœur du positivisme scientiste — YHWH livre ici un décret juste incompréhensible, mais avec évidemment l’obligation de l’accomplir. Et mine de rien, c’est LÀ et pas ailleurs que se vérifie la FOI… Pour reprendre l’exemple de l’éducation des enfants, c’est comme un papa qui dit à son fils de 5 ans à 8h00 du soir : « Va te coucher ! » Même s’il ne comprend pas, l’enfant obéit parce qu’il a FOI en son père ! Eh bien ici, YHWH donne un décret incompréhensible, disent les rabbins, qui fonctionne comme une épreuve de FOI. C’est loin d’être idiot. Et dans la mesure où il n’y a QUE ce décret défiant absolument l’entendement dans toute la ToRaH — au centre du Livre des Nombres, soit dit en passant, ce qui veut bien dire son importance ! Donc dans la mesure où il n’y a QUE ce décret qui dépasse absolument l’entendement humain, c’est qu’il a forcément valeur de SIGNE ; un SIGNE, qui rejaillit sur tous les autres décrets de la ToRaH pour en rappeler la dimension TRANSCENDANTE. Dit autrement : tous les décrets, même si je crois les comprendre, me dépassent ; et c’est ce décret des cendres de la vache rousse qui me le rappellera toujours, en tant que je ne pourrai jamais mettre la main dessus en le réduisant à ce qu’en comprend ma raison ! Ce faisant, ce décret interdit donc à l’homme de mettre la main sur TOUS LES AUTRES décrets en les réduisant à ce qu’il en comprend. Il n’y a certes aucun mal à chercher à comprendre, mais si c’est pour tout ramener à soi, à un
égo surdimensionné et despotique, alors c’est qu’on ne cherche pas à comprendre, mais à PRENDRE… C’est tout autre chose !
Et voyez comment dans le fond ce décret de la Vache Rousse est donné de façon très subtile, pour quelque part nous inciter à ne pas évincer la notion de FOI de nos existences. La foi concrète, charnelle, pas l’idéologie qui consiste à affirmer : « Moi, je crois en l’Homme », ce qui ne veut RIEN dire ; ou tout au plus ce qui ne ressort que des « croyances », comme on dit aujourd’hui, mais pas de la FOI. La FOI ne croit pas en des idées mais en des PERSONNES ! Voilà ce qui distingue la FOI de l’IDÉOLOGIE : croire en Christ Jésus, c’est avoir la FOI ; croire dans les valeurs chrétiennes, c’est de l’idéologie ; Croire en UN HOMME, Moïse ou Jésus ; ou encore croire en UN DIEU qui livre son nom et qui s’engage dans l’Histoire, ça s’appelle avoir la FOI ; en revanche, croire EN L’HOMME, c’est-à-dire croire en une « certaine idée de l’homme » ou croire « en une certaine idée de dieu », ça s’appelle de l’idéologie. Ça n’est pas nécessairement mauvais, mais la force de la FOI, c’est qu’elle est éprouvée, vérifiée dans la CHAIR. Du coup, une vie qui n’est construite qu’à mesure humaine, sur des valeurs, certes, mais sans véritable FOI en quiconque autre que soi-même — ni DIEU ni Maître — : voilà la source de toutes les violences dont le péché est la cause, nous dit la ToRaH ; le péché qui n’est rien d’autre que le REFUS DE LA FOI au profit pervers, serpentesque pourrait-on dire en rapport avec le ch. 3 de la Genèse ; au profit pervers donc des “croyances”, c’est-à-dire des idéologies toujours meurtrières !
Donc de manière tout à fait inattendue, alors même qu’ils viennent de tenter d’évincer la personne de Moïse, le décret de la Vache Rousse est donné, mais c’est dans le fond pour dire aux Fils d’Israël : « Ayez la FOI ! » ; « Si vous avez FOI en YHWH pour CE décret que vous ne comprenez pas, alors vous aurez FOI en YHWH et en Moïse son serviteur pour TOUS LES AUTRES que vous croyez comprendre mais qui vous dépassent tout autant infiniment. Si vous refusez ce décret que vous ne comprenez pas, ça signifie que vous soumettrez
a priori tous les autres décrets de la ToRaH à votre seul discernement de ce qui est bien et de ce qui est mal ; ça signifie que vous vous faites dieu à la place de DIEU. Sauf que n’étant pas DIEU, que vous le vouliez ou non, en vous coupant de Lui, vous vous coupez de la source de la vie ; il ne faudra donc pas que vous soyez surpris des conséquences mortifères de vos choix ! » Or tiens… c’est précisément de l’impureté face à la mort qu’il est question avec la Vache Rousse ! Étrange… mais pas complètement illogique quand on veut bien se donner la peine de chercher.
Bien. Ceci dit, voyons le texte qui n’a rien de difficile en soi. Le v. 2 dit : «
Que les fils d’Israël prennent une PâRâH ‘aDouMMâH, litt. une vache rouge. ‘aDouMMâH, c’est le féminin de ‘âDoM, rouge, qui donnera ‘ÈDoM, le territoire au sud de la Mer Morte composé de calcaires rouges ; mais aussi ‘aDâMâH, la terre rouge, l’argile rouge à partir de laquelle est façonné le ‘ÂDâM : le Rouge, si on devait traduire strictement. Toujours est-il que c’est bien la première fois qu’on entend parler de cette PâRâH ‘aDouMMâH qui tombe comme un cheveu sur la soupe. Ou peut-être pas tant que ça dans la mesure où il n’arrête pas d’être question de mort depuis le malheureux épisode des espions au ch. 13 ; et plus exactement de mort comme la conséquence de toute une série de révoltes contre Moïse et YHWH, donc contre le projet de Vie par la Délivrance qui a commencé par la sortie d’Égypte. Alors ici, on est encore dans les toutes premières années d’errance, donc on peut se poser la question : que faire, face à cet esprit de révolte qui mène à la mort ? Que faire face à ces morts qui ne cessent de tomber ? Et puis allons jusqu’au bout… est-ce que les âmes de ces morts ne pourraient pas revenir ? On connaît depuis l’Égypte un culte des ancêtres avec qui certains nécromants n’hésitent pas à s’amuser… YHWH laissera-t-il cette génération sans secours ? Du coup vient la réponse avec le rituel de la PâRâH ‘aDouMMâH, de la vache rouge que nous verrons plus en détail la prochaine fois.
Pour l’heure, je vous laisse avec la question essentielle que nous pose en définitive, même à nous chrétiens, le ch. 19 : quelle est la nature de mon obéissance à Dieu ? À Jésus ou à l’Église ? Est-ce que je soumets mon obéissance à la raison que je reconnais aux commandements de vie qui parcourent toute la tradition, ou est-ce que j’ai suffisamment d’humilité pour avoir la FOI en Christ et accomplir les commandements même si ma raison, tout informée qu’elle soit, ne parvient pas à en comprendre pleinement les tenants et les aboutissants ? En général, ceux qu’on appelle les réformateurs ont choisi la première voie — pour des raisons sans doute justifiées, on n’est pas là pour condamner qui que ce soit ; et ceux qu’on appelle les saints, eux, ont choisi la seconde pour sauvegarder l’unité de l’Église et la faire avancer de l’intérieur, ce qu’ils ont au demeurant fort bien fait malgré la difficulté de la tâche. Quoi qu’il en soit, je vous laisse à ces considérations avant de nous attaquer la fois suivante au texte lui-même de ce ch. 19. Je vous remercie. ______________________________________________________________