12-11-2017

[Nb] 36 - Libère-moi du sang versé (Ps 51)

Numbers 19:3-22 par : le père Alain Dumont
Dans le fond, que vise ce rituel de la Vache Rouge, sinon de libérer de la dynamique descensionnelle de la mort pour rétablir les Fils d’Israël dans celle, ascensionnelle, de la Vie ? Prise sous cet angle, la lecture de ce chapitre est loin d’être vaine et permet de lever le voile qui semblait couvrir toute cette étrange énigme.
Transcription du texte de la vidéo :
(Voir la vidéo : http://www.bible-tutoriel.com/message/nb-36-libere-moi-du-sang-verse-ps-51.html?mode=watch)
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Citation : mentionner : © Père Alain Dumont, La Bible en Tutoriel, http://www.bible-tutoriel.com/ + titre de l'article
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Bonjour,

Suite aux considérations de la vidéo précédente sur la nature de ce ch. 19 qui ne cesse d’interroger la tradition, nous lisons à présent le texte qui nous présente, il faut bien le dire, un rite en lui-même assez surprenant : ‘ÈLé“âZâR — ‘ÈLé“âZâR et non ‘AHaRoN qui, en tant que Grand Prêtre, doit éviter tout risque d’impureté causé par la mort disait Lv 21, v. 11, or c’est bien de ça qu’il s’agit ici — ; ‘ÈLé“âZâR donc sort la vache rouge — ou rousse — du camp pour l’immoler, ce qui signifie, on l’a déjà dit, qu’il ne s’agit pas d’une offrande liée au Sanctuaire : ça n’est pas une offrande dont le but serait d’élever qui que ce soit à la sainteté. On est dans un autre ordre. En même temps, ça n’est pas non plus quelque chose de totalement à part puisque ‘ÈLé“âZâR prend du sang de l’animal et fait une aspersion en direction du MiShKâN : donc ça n’est pas un rite d’offrande mais en même temps, c’est un rite dont le but est néanmoins de contrer le mouvement qui veut que la mort appelle la mort. Ça c’est quelque chose de très ancré dans l’expérience biblique : la mort appelle la mort au sens où elle fait barrage à la source dynamique de la Vie. Dit autrement, la mort en elle-même ne peut RIEN contre la Vie, mais elle peut néanmoins en barrer l’accès, et donc tous ces rites de purification sont en fait des rites de ré-ouverture à la vie pour ainsi dire, là où la mort tente sans arrêt d’en obstruer l’abord.

Dès lors, TtâMé‘, qu’on traduit en français par « impur », doit en fait être compris précisément au sens d’une FERMETURE, d’une obstruction à la vie et à la sainteté qui ne sont jamais retirées par YHWH, mais auxquelles l’homme LUI-MÊME, par ses manquements aux commandements de la ToRaH, est capable de s’en interdire l’accès. Par ailleurs, c’est en ce sens que les chrétiens parlent de la « transmission du péché originel » : le péché d’Adam et Ève ne se transmet pas comme une maladie mais représente une FERMETURE que l’homme — compris comme faisant partie de la communauté humaine représentée par ‘ADâM — n’a pas les moyens de rouvrir par lui-même, ni pour lui, ni pour les autres... sinon, dit la ToRaH, par le culte du MiShKâN. Du coup, on est là au cœur de l’objectif de la ToRaH de Moïse que le Christ Jésus mènera à son accomplissement en faisant DE LUI-MÊME une offrande ultime qui ROUVRE définitivement pour toute la communauté humaine la porte de la sainteté, la porte de la rencontre avec YHWH, le Dieu de la Vie. Ceci dit, en attendant voilà : il faut pouvoir poser des actes qui prémunissent et même qui rouvrent, fut-ce momentanément, l’accès au Sanctuaire et le rituel de la Vache Rousse entre dans ce panel.

Donc on a bien compris : ce rituel se passe hors du MiShKâN mais il n’est pas indépendant du MiShKâN puisque c’est là que se tient la source de la Vie :  c’est ce que signifie l’aspersion de sang en direction du Sanctuaire. Du coup, si l’immolation de la Vache hors du MiShKâN ne peut pas être de l’ordre de l’Offrande, elle a néanmoins un vrai sens qu’on pourrait formuler ainsi : cette immolation est en vue non pas d’élever vers la sainteté mais de RESTITUER LA PURETÉ, donc de ROUVRIR ce que le contact avec un mort avait fermé, à savoir, redisons-le, l’accès même au Sanctuaire, au MiShKâN.

Alors : on incinère la vache de sorte qu’il n’en reste rien que des cendres et, nous dit le v. 6, voilà que le prêtre qui assiste à l’incinération jette trois ingrédients dans le feu : du bois cèdre, de l’hysope et de l’écarlate ; les mêmes que pour le sacrifice de purification du lépreux en Lv 14, sachant que le cèdre est symbole d’incorruptibilité ; l’écarlate est symbole de sang et donc de vie ; la vertu purifiante quant à elle étant traditionnellement portée par l’hysope. Le Ps 51(50), v. 7 dit explicitement par exemple : « Purifie-moi par l’hysope et je serai pur ». Alors maintenant, comme il s’agit d’une immolation qui s’effectue HORS du sanctuaire, il est normal que le prêtre qui l’a opérée contracte une impureté puisqu’un sang a été VERSÉ, et ce malgré l’aspersion en direction du Sanctuaire. En soi, je vous rappelle que ça n’est pas grave ! On ne va pas le lapider pour autant : simplement, pour accéder au Sanctuaire, il faut un cadre précis pour éviter tout dérapage — et Dieu sait si on vient d’en voir de fameux : qui verse le sang hors du Sanctuaire ne peut plus prétendre à recevoir la Vie qui en émane jusqu’à ce qu’il se purifie, qu’il s’ouvre à nouveau à la Vie par un process contraignant, certes, mais qui fait qu’on y regarde à deux fois avant de poser des actes qui vont contre cette vie !

Ceci dit, on recueille alors simplement la cendre de l’incinération en vue de fabriquer les MaYiM NiDDâH, dit le v. 9, qu’on traduit souvent par les « eaux lustrales », ou plus littéralement, si on se souvient de ce qu’on a dit à propos de ce mot NiDDâH au ch. 15 du Lévitique, les « eaux de l’épanchement », c’est-à-dire les eaux qui sont le fruit d’un épanchement de sang, à savoir celui de la Vache Rousse. Ce qui est étrange, c’est qu’on a là le seul lieu où il soit question de cette eau, à part la fin du livre où elle reparaît furtivement sans qu’on sache trop pourquoi, au ch. 31. Ça ne se rattache à rien… et la ToRaH ne nous a pas habitués à ça. Non moins étrange la fin du v. 9 qui désigne on ne sait pas très bien quoi du nom d’ « Offrande pour les péchés » : grammaticalement parlant, ça ne peut être ni la vache, ni la cendre, ni l’eau, mais seulement la conservation de la cendre. Ce qui pourrait vouloir désigner la cendre précieusement gardée EN VUE de pouvoir pratiquer les eaux lustrales dans le cas d’une impureté contractée par le contact d’un mort.

Bon. Maintenant, que nous dit la suite, du v. 11 au v. 16 ? Elle précise en quoi consiste la purification qui fait suite au contact du cadavre d’un homme — litt. sa NèPhèSh, sa gorge, son souffle en tant qu’il est certes coupé mais sans avoir disparu pour autant. C’est une manière de dire que l’homme reste un être humain même par-delà la mort ; sa NèPhèSh subsiste — on dirait son âme dans un vocabulaire courant — même si elle rejoint le Shéol, raison pour laquelle on donne des soins au cadavre et on lui offre une sépulture convenable.

Alors on nous dit que l’impureté due au contact du cadavre dure une semaine — une semaine donc pendant laquelle l’homme impur ne pourra pas participer aux offrandes du MiShKâN, ce qui ne veut pas dire qu’il soit excommunié de la Communauté, au contraire ! Il est PORTÉ par elle, au sens où chaque offrande, à tout instant, est offerte PAR LE PEUPLE. C’est LE PEUPLE TOUT ENTIER qui est sacerdotal — un sacerdoce représenté par les LéVîiM certes, mais malgré tout un sacerdoce DE TOUT LE PEUPLE irréductiblement tourné vers la Vie : ce sacerdoce ne disparaît pas sous prétexte qu’un membre du peuple a dû s’occuper des soins d’un cadavre ! Le sacerdoce du peuple fait au contraire son office en continuant les offrandes et en procurant à ses membres impurs les moyens de se purifier.

Pendant une semaine donc, l’homme impur devra être aspergé par cette eau de l’épanchement nous dit le texte, le 3e et le 7e jour, sans quoi il restera impur à vie et devra, cette fois, être retranché du peuple puisqu’il ne peut définitivement plus participer à son caractère sacerdotal qui n’est rien de moins que l’âme du peuple élu. Vraiment : ôtez cette dimension sacerdotale et le peuple des Fils d’Israël n’a plus rien de distinct avec les nations de la terre ! Bref. Toujours est-il que les v. 14 à 16 donnent quelques éléments de casuistique : un cadavre à l’intérieur d’une tente ou d’une maison rend impurs non seulement les personnes mais aussi les ustensiles creux mal couverts — le couvercle-cordon, c’est juste un couvercle tressé avec de la corde : on trouve ça encore aujourd’hui sur tous les ustensiles traditionnels. Là, il suffit d’entrer dans la tente pour être impur alors qu’il faut toucher le mort pour contracter l’impureté s’il se trouve à l’extérieur : on pourrait invoquer ici le principe prophylactique, et c’est juste de la sagesse ! Je ne sais pas si vous sentez ici l’exigence qui pèse sur le peuple des Fils d’Israël : être le peuple élu n’a décidément rien à voir avec le fait d’être au-dessus du lot pour tirer son épingle du jeu et n’en faire qu’à sa tête pendant que les autres triment ! Ce serait même plutôt l’inverse !

Alors la fin de ce chapitre explicite le rituel de purification. Là, plus besoin de prêtre semble-t-il, mais surtout pas besoin d’offrande particulière et c’est peut-être là qu’est la clef : que se passe-t-il si un Fils d’Israël contracte cette impureté loin du Sanctuaire, comme par exemple quand on part faire la guerre pour protéger les frontières ? Eh bien on s’arrange pour que de l’eau d’épanchement soit disponible partout sur le territoire, de sorte que lorsqu’il faut, par obligation, faire les soins mortuaires, on n’aie pas besoin de filer au MiShKâN pour se purifier. Du moins idéalement ! Dans la mesure où il ne sera plus jamais question de cette sorte d’eau ailleurs, il semble bien qu’une simple eau vivante suffira pas la suite, comme le livre du Lévitique le mentionnait dans son ch. 22. Alors du coup, on se demande, si une simple eau vive suffit, pourquoi s’être tant attardé sur ce rituel complètement décalé ? Mais parce que la question de la mort est juste PARTOUT en ces temps reculés ! Et surtout celle d’une relation avec les morts que la Bible condamne avec la plus grande rigueur parce qu’il s’agit d’un reflux de la mort dans le monde de la Vie ! Comment éviter ça, sinon en composant une couronne de protection sans compromis ? Alors une telle couronne n’entre pas, par elle-même, dans la dynamique propre de la sanctification et c’est peut-être la raison pour laquelle ce rituel n’a pas besoin de construire des liens avec ce qui précède. Mais il n’en reste pas moins que la question est là : Que faire avec les morts ? En soi, ça n’est pas l’objet propre de la ToRaH ni du Salut qui sont les tenants et les aboutissants d’une dynamique de VIE ! Mais concernant le contact inévitable avec les morts, eh bien : on fait le rituel de la Vache Rousse pour ne pas être retiré de la Communauté de l’Alliance : cela seul suffit pour éviter d’aller traficoter du côté de la Nécromancie ou autre commerce avec les esprits de l’au-delà. Ça évite peut-être, notamment à ce moment précis de l’histoire, d’aller voir ce que deviennent les âmes de ceux qui se sont révoltés contre YHWH et contre Moïse et, mine de rien, de continuer à alimenter la révolte ! Tout ça évidemment est conjectural, mais enfin la question a tout de même son importance, à voir les développements du Targum Jonathan, entre autres, qui montre bien qu’à l’époque du Christ, la question du rituel de la Vache Rousse n’était pas passée aux oubliettes ! Il y a quelques passages vraiment intéressants, comme par hasard au v. 9 : « Puis un homme pur, un prêtre, recueillera la cendre de la vache dans un vase d’argile entouré d’un couvercle de glaise. Il répartira la cendre en trois parts : en mettra l’une dans le rempart, l’autre sur le Mont des Oliviers — tiens… là on est carrément à Jérusalem ! Vous voyez comment le Targum actualise la ToRaH ! Ici, c’est très clair ! — et l’autre sera partagée entre toutes les gardes des LéVîiM. Elle servira à la communauté des Fils d’Israël pour l’eau des épanchements : c’est en outre la rémission du péché du taurillon — entendons ici du Taurillon d’Or ! » (Targum Jonathan sur Nb 19,9)

Voyez comment on essaye par tous les moyens de raccrocher ce rituel à quelque chose de connu dans la ToRaH ! Et le MiDRaSh, plus tardif, reprendra cette explication : je vous le résume en très rapide : quand les fils d’Israël étaient au mont Sinaï, leur sainteté était telle, dit la tradition, que la mort ne les atteignait que dans un baiser divin, exactement le baiser qui enlèvera Moïse vers YHWH au terme de sa vie terrestre. Et mourir ainsi ne véhicule aucune impureté. Alors certes, la mort est entrée dans le monde par la faute de ‘ADaM, mais, dit la tradition juive, grâce au don de la ToRaH, cette mort ne pouvait plus agripper les Fils d’Israël. Un peu comme un velcro si vous voulez : s’il n’y a pas de boucle de velours, les crochets ne peuvent rien agripper : eh bien, le péché, c’est le velours et la mort, ce sont les crochets. Quand on dit que le Christ est sans péché, raison pour laquelle la mort n’a pas pu le retenir, c’est un peu comme ça qu’on peut se représenter les affaires. Donc avant l’épisode du Taurillon, la tradition considère que la Communauté était sans péché, sans “velours” ; mais le velours est réapparu avec le péché d’idolâtrie, avec pour conséquence que la mort naturelle a de nouveau eu l’accroche qui lui manquait. Du coup, la procédure de la Vache Rousse devient nécessaire. Pourquoi ? C’est comme, dit encore le MiDRaSh, si le fils d’une servante avait sali le palais du roi. Le roi dirait : “Que la mère vienne nettoyer la saleté !”. Eh bien ici, YHWH dit : “Que la vache vienne expier pour la souillure du Taurillon d’or” ! Ça paraît simpliste, mais ma foi pourquoi pas ? En tout cas il fallait y penser ! D’un certain côté, il est quasi évident que le rituel de la Vache Rousse est celui d’un ancien rite magique qui devait avoir tellement la vie dure que la ToRaH n’a pas su l’éradiquer ; ou peut-être ne l’a-t-elle pas VOULU, parce que précisément, ce rituel, tout décalé qu’il soit, est suffisamment éloquent vis-à-vis d’un épisode qui ne fut ni plus ni moins que la première révolte du peuple contre YHWH et contre Moïse, avec des conséquences que ne doit oublier aucune génération ! Donc quelque part, ça fonctionne ! Quelque part seulement, c’est-à-dire dans le giron du Sanctuaire, ce qui était effectivement envisageable au moment du retour d’Exil puisque les Juifs n’occupaient alors que la contrée de la Judée. Reste que pour toutes les communautés de la diaspora, le rite était tout simplement inapplicable… Mais bon, il faut croire que d’une manière ou d’une autre, le rite perdurait à l’époque du Christ, sachant là encore qu’une tradition orale enseigne que le jour où paraîtra le Messie, il accomplira définitivement le rituel de la Vache Rousse pour que la mort soit évincée de ce monde. Bon… Là, il y a peut-être un lien avec la crucifixion du Christ Jésus opérée hors des murs de Jérusalem : il est vraiment celui qui ROUVRE l’accès au véritable sanctuaire qui est en même temps son propre corps, dit l’évangile de Jean. Par ailleurs, Lui-même est entré dans la mort pour la vaincre ! L’idée, d’une certaine manière, est toujours là : comment vaincre définitivement la mort à laquelle le péché donne des accroches dans le monde ? Non pas par des rituels toujours à reprendre, dira l’épître aux Hébreux — rituels qui de toute manière ne concernent que les Fils d’Israël — mais par l’assomption en Christ de ce que vise ce rituel : à savoir la victoire DÉFINITIVE sur la mort. Donc d’un point de vue chrétien, il y a bien, en Christ Jésus, un accomplissement de ce que vise la ToRaH y compris à travers le rituel de la Vache Rousse, mais évidemment appliqué par Lui à toutes les nations.

Alors pour nous en tenir à notre texte du livre des Nombre, maintenant, il revient au peuple de se remettre en marche ; d’errer dans le désert jusqu’à ce qu’une nouvelle génération soit enfin prête à entrer en KaNa”aN. De cette longue errance, on ne nous dira rien : le ch. 20 nous propulsera directement au terme du séjour de 40 années dans le désert. Mais nous verrons ça la prochaine fois. Je vous souhaite d’ici là une bonne lecture de ce mystérieux ch. 19 du livre des Nombres. Je vous remercie.
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