16-11-2017

[Nb] 37 - La mort de MiReYâM

Numbers 20:1-2 par : le père Alain Dumont
La nouvelle génération d’Israël arrive pour la seconde fois aux portes de KaNa“aN, et voilà que meurt MiReYâM, la sœur de Moïse et ‘AHaRoN. Or cette mort, bien qu’apparemment anodine, recèle bien des mystères qui ne seront pas sans conséquences jusque dans la lecture du Nouveau Testament !
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Transcription du texte de la vidéo :
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Citation : mentionner : © Père Alain Dumont, La Bible en Tutoriel, http://www.bible-tutoriel.com/ + titre de l'article
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Bonjour,

Nous ouvrons aujourd’hui le ch. 20 du livre des Nombres qui nous fait faire un bon d’une génération dans le temps, c’est-à-dire 40 ans d’errance dans le désert dont on ne saura rien. Sauf une chose : la première génération — celle qui est sortie d’Égypte avec Moïse mais qui a refusé d’entrer en KaNa“aN — a tout de même appris la leçon puisqu’elle a transmis à la génération suivante le désir d’entrer en Terre de la Promesse, ce qui n’est pas rien. La leçon a été rude pour elle, mais elle en a fait une occasion de grandir et de lancer ses fils à l’aventure, là où elle avait elle-même refusé de se risquer. Donc on est au désert de TsîN, au sud du désert du NèGèV, à QaDeSh. QaDeSh est un nom de la même racine que QaDoSh, c’est-à-dire ce qui est saint. Donc QoDeSh est sans doute un de ces lieux sacrés du désert comme celui mentionné au ch. 13, un peu plus au sud, dans le désert de PaRâN, d’où ont été envoyés les explorateurs quarante ans auparavant.

Donc quelque part, ce lieu pose la question : cette génération va-t-elle faire comme ses pères ? La suite nous le dira. Pour l’heure, le v. 1 signale sans s’y attarder la mort de MiReYâM, la sœur de Moïse et ‘AHaRoN. Le moins qu’on puisse dire, c’est que la mention est lapidaire : un tiers de verset. C’est elle, rappelons-nous, qui a veillé son frère à sa naissance selon la tradition — bien que son nom ne soit pas explicitement mentionné au ch. 2 de l’Exode ; c’est elle qui a pris le relai du chant victorieux de Moïse après la traversée de la Mer pour échapper aux Égyptiens, en Ex 15, v. 20 et 21 ; et puis enfin, le ch. 12 des Nombres la mentionne à propos de sa querelle contre Moïse. Dans le fond, on parle donc assez peu d’elle, mais elle reste néanmoins importante dans la mémoire d’Israël. Elle est comme la mère des prophètes, pour ainsi dire, puisque c’est en tant que prophétesse que la mentionne l’Exode. On reviendra sur cette question un peu plus loin. Pour l’instant, ce qui a frappé les commentateurs, c’est le rapport du v. 1 au v. 2 : MiReYâM meurt, et voilà qu’il n’y a plus d’eau pour la communauté ! Ah ? Serait-ce que si l’eau était disponible, c’était par les vertus de MiReYâM, ? En tout cas, c’est comme ça que l’a compris la tradition dont le Targum nous laisse une trace et qui a alimenté la mémoire du Christ Jésus comme celle des apôtres, et Paul en particulier : « Les Fils d’Israël, toute la communauté arrivèrent au désert de TsîN, le dixième jour du mois de NiSâN — alors là c’est une précision en plus ; en revanche, on ne parle pas de QaDeSh. Mais c’est la suite qui est très intéressante — C’est là que mourut MiReYâM et là qu’elle fut mise au tombeau. Et parce que le puits avait été donné pour le mérite de MiReYâM, quand elle mourut, le puits fut caché et il n’y eut plus d’eau pour la communauté. » (Targum Jonathan de Nb 20,1-2) Ah tiens… Dans un autre Targum, le Targum Neofiti, on rapporte la même tradition à l’occasion cette fois de la mort de ‘AHaRoN au ch. 21 : « Le KaNa“aNite, roi de “ARâD, qui habitait dans le Sud apprit que ‘AHaRoN était mort, l’homme pieux pour le mérite de qui les nuées de la Gloire entouraient Israël ; que MiReYâM, la prophétesse, était morte par le mérite de qui le puits montait pour eux, et qu’Israël arrivait par la route par laquelle les explorateurs étaient montés… » (Targum Neofiti de Nb 21,1). On retrouve par ailleurs cette tradition dans un passage important du Talmud. En fait le raisonnement est assez simple : si la pénurie d’eau est rapportée juste après la mention de la mort de MiReYâM, c’est que cette pénurie est comprise comme la CONSÉQUENCE DE SA MORT, d’où on en conclut que la présence d’eau dans le désert était liée à ses mérites. Alors ceci dit, il ne faut pas imaginer un puits avec une margelle comme les nôtres. Ce qu’on appelle un « puits », c’est une source ; et une source qui jaillit le plus souvent d’un rocher. Or on a déjà dit, à propos d’Ex 17, que ce genre de rocher allait accompagner Israël dans sa marche dans le désert. Qu’est-ce que ça veut dire ?

On peut le comprendre au pied de la lettre en imaginant un rocher avançant devant le peuple, et c’est le miracle qu’énoncent nombre de rabbins orthodoxes. C’est la tradition qui avait court à l’époque de Jésus, au Ier siècle de notre ère. Sans aller jusque-là, on peut comprendre avec Rachi, le grand commentateur de la ToRaH au XIe siècle, que partout où s’arrêtait le peuple, un puits était providentiellement présent, ce qui n’est pas absurde dans la mesure où les routes du désert sont précisément tracées sur la base des puits ou des oasis qu’on trouve de place en place. Ceci dit, dans un autre passage, il décrit ce puits comme une sorte de vortex sphérique qui accompagnait le peuple en tournant sur lui-même… (Pessa‘hîm 54a). Mais quoi qu’il en soit, un puits, dans le désert, ça reste une grâce, et cette grâce, dit la tradition, est associée aux mérites de MiReYâM. Alors maintenant, on peut se demander la raison d’une telle association. Sans doute parce que MiReYâM tient lieu ici, pour ainsi dire, d’ACCOUCHEUSE. Et de fait, tout un pan de la tradition rabbinique tient MiReYâM comme l’une des sages-femmes ayant sauvé les garçons d’Israël lors de l’extermination ordonnée par Pharaon au premier ch. de l’Exode. Mais par ailleurs, la figure de MiReYâM est singulièrement attachée aux eaux dans la mesure où c’est en le faisant naviguer à travers les eaux du Nil que MiReYâM sauve son petit frère Moïse. Et c’est encore après le passage de la Mer des Roseaux, comme un enfantement à travers deux bancs d’eaux, que MiReYâM entonne son chant.

Ceci dit, le nom même de MiReYâM, en hébreu, est suggestif. Et puisqu’elle meurt à cet endroit, peut-être est-ce temps de s’arrêter sur ce nom pour tenter d’en éclairer les ressorts. MiReYâM, disent les rabbins, est composé de la consonne RèSh, qui désigne le COMMENCEMENT, le PRINCIPE, et du groupe de consonnes MeM -Yod – MeM, qui donnent MaYîM, c’est-à-dire « les eaux » en hébreu. Or où est-ce qu’on trouve une histoire de commencement et d’eaux ? Dans le premier récit de la Genèse qui démarre ainsi : « BeReShiT BaRa ‘ÈLoHîM », littéralement : « dans un commencement », ou « dans un Principe, il y a le Dieu qui crée. » Et au deuxième jour, voici les MaYîM, les eaux d’en-haut et les eaux d’en-bas, comme si vous aviez une ouverture entre les deux pour laisser passer quoi ? Pour laisser passer, ou mieux : pour engendre la Lumière, ‘OR, créée au premier jour ; cette lumière qui ne provient pas du Soleil ; une lumière qui est le rayonnement de la Vie qui provient du Principe — c’est-à-dire du Dieu Créateur — et qui est engendrée, donnée au monde en passant à travers les eaux du deuxième jour qui créent l’espace nécessaire pour que la Lumière irradie la Création de son flux vital ! Voyez : en MiReYâM, il y a tout ça. Elle est un peu comme celle par qui est engendré le Principe dans le monde qu’Il crée Lui-même… Étrange ! Encore plus étrange lorsqu’on se souvient que le nom de la mère de Jésus est précisément MiReYâM, Marie… Celle qui engendre le Principe incréé dans la chair créée en la personne de son Verbe Créateur ! Et là, il faut contempler plus que parler face à ce profond et si magnifique mystère de la rencontre nuptiale entre la Création et son Créateur ; une rencontre tout entière manifestée en MiReYâM que la lumière de l’Esprit — la fameuse Lumière du premier jour — vient comme par hasard habiter pour faire traverser au Verbe fait chair les eaux maternelles qui le font pénétrer dans l’espace de la Création, parmi les hommes !

Enfin bref, on voit à tout le moins que le rapport entre MiReYâM et les eaux, MaYîM, est on ne peut plus étroit ; des eaux qui sont non seulement celles d’une source mais aussi celles de l’enfantement. Du coup, ce surgissement des eaux du rocher qui accompagne Israël pendant 40 ans par les mérites de MiReYâM joue aussi et peut-être surtout un rôle essentiel dans la mise au monde d’Israël. Alors on ne peut pas dire que MiReYâM ait ici le rôle de mère, puisque celui-ci est dévolu aux matriarches, mais elle est à tout le moins cette sage femme qui accompagne l’enfantement, qui reçoit l’enfant en quelque sorte pour en prendre soin dans ses premiers instants. Et parce que l’enfant est toujours une promesse de vie, toujours ouvert sur l’avenir qu’il ouvre, MiReYâM devient la figure prophétique par laquelle Israël reste ouvert sur l’avenir.

Alors c’est dit un peu rapidement, mais il faut bien saisir tous ces symboles qui jouent entre eux ici et qui font sens au moment même de la mort de MiReYâM : parce que MiReYâM meurt, voilà que les eaux cessent d’être disponibles à “l’enfant Israël”, pour ainsi dire. MiReYâM se retire, mais elle n’en reste pas moins prophète au sens où, par sa disparition, elle signifie à Israël que LE MOMENT EST VENU pour lui DE DEVENIR ADULTE afin de décider enfin de son entrée en Terre de la Promesse. Non plus seulement de marcher en étant accompagné par un puits toujours disponible — tel le sein maternel disponible au moindre cri de l’enfant ; mais désormais, se mettre à CREUSER les puits dont le peuple aura besoin : c’est ça, devenir adulte !

Alors on n’en est pas encore vraiment là : Moïse ouvrira à nouveau le puits d’ici quelques versets — ce qui ne sera pas sans poser problème. Mais voilà : par sa mort, MiReYâM est désormais cette figure MYTHIQUE de la prophétie en Israël que nul ne pourra plus contester. Dit autrement, si la prophétie est, comme le sacerdoce, enraciné dans la ToRaH, les nations pourront faire ce qu’elles veulent : elles ne sauront jamais la faire disparaître ! Et c’est ce qui fait que la prophétie, loin d’être une sorte d’épiphénomène passager dans l’histoire d’Israël, est tout au contraire CONSTITUTIVE de sa mémoire. Cette tradition des eaux qui accompagnent le peuple dans son errance dans le désert est tellement implantée dans la mémoire jusqu’à l’époque du Second Testament que les écrits chrétiens — qui s’adressent pour une bonne part, au premier siècle, à des craignant-Dieu, comme on dit, c’est-à-dire des hommes proches de la Synagogue — ; les écrits chrétiens donc ne pourront pas négliger cette tradition ! Alors d’une part, il y a la figure mariale, en particulier dans les évangiles de Matthieu et de Luc ; et puis il  y a à tout le moins la figure de LA FEMME dans l’Évangile de Jean qui désigne ainsi la mère de Jésus. Mais il y a surtout Paul qui reprendra explicitement cette tradition dans sa 1ère lettre aux Corinthiens : « Frères, je ne voudrais pas vous laisser ignorer que, lors de la sortie d’Égypte, nos pères étaient tous sous la protection de la nuée, et que tous ont passé à travers la mer. Tous, ils ont été unis à Moïse par un baptême dans la nuée et dans la mer ; tous, ils ont mangé la même nourriture spirituelle ; tous, ils ont bu la même boisson spirituelle ; car ils buvaient à un rocher spirituel qui les suivait, et ce rocher, c’était le Christ. » (1Co 10,1-4). Quand on entend ça à la lumière de la tradition de l’époque, on peut dès lors beaucoup mieux comprendre plusieurs autres passages de l’évangile selon saint Jean : « Si tu savais le don de Dieu et qui est Celui qui te dit : “Donne-moi à boire”, c’est toi qui Lui aurais demandé, et Il t’aurait donné de l’eau vive — c’est-à-dire de l’eau vivante, de l’eau qui donne la vie ! —. […] Celui qui boira de l’eau que Moi Je lui donnerai n’aura plus jamais soif ; et l’eau que Je lui donnerai deviendra en lui une source d’eau jaillissant pour la vie éternelle. » (Jn 4,10.14) ; et un peu plus loin : « Au jour solennel où se terminait la fête, Jésus, debout, s’écria : « Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à Moi et qu’il boive, celui qui croit en Moi ! Comme dit l’Écriture : De son cœur couleront des fleuves d’eau vive. » (Jn 7,37-38). Sans oublier l’Apocalypse, toujours de saint Jean : « L’Esprit et l’Épouse disent : « Viens ! » Celui qui entend, qu’il dise : « Viens ! » Celui qui a soif, qu’il vienne. Celui qui le désire, qu’il reçoive l’eau de la vie, gratuitement. » (Ap 22,17).

Voilà ! Vous voyez comment la connaissance de la ToRaH éclaire lumineusement le Second Testament ? En tout cas, c’est très suggestif et il est vraiment vivifiant de se laisser entraîner dans ces courants d’eau qui, pour être moins « rationnels » que les méthodes d’exégèse universitaire, sont néanmoins pleinement charnels et à ce titre porteurs de vie. Vraiment : qu’on le veuille ou non, ce qui est porteur de vie, c’est le charnel, et pas le rationnel à lui tout seul !

Alors revenons encore un peu à notre texte et sur le sens de la mort de MiReYâM. D’une part, il n’est pas anodin qu’elle soit ensevelie dans un endroit du nom de QaDeSh, un de ces sanctuaires on l’a déjà dit qui signent, de place en place sur la route qui mène en KaNa“aN, la présence providentielle de YHWH. D’autre part, elle meurt AVANT d’entrer en KaNa“aN et cela aussi n’est pas sans signification, on l’a déjà évoqué : si MiReYâM meurt dans le désert, ça veut dire que la prophétie appartient définitivement à la ToRaH et aux moments fondateurs du peuple des Fils d’Israël. Dit autrement, elle n’est pas une invention de la période royale : elle naît avec Moïse et ‘AHaRoN, c’est-à-dire qu’elle est donnée concomitamment à la naissance d’Israël comme peuple, et quelque part, la prophétie est désignée comme celle dont le rôle est de maintenir ouverte la source de la ToRaH pour sans cesse abreuver le peuple. Dans les périodes où le peuple s’éloignera de la ToRaH, la prophétie sera là pour l’y ramener, ou à tout le moins pour l’accompagner dans son errance comme pendant les 40 ans dans le désert ou pendant l’Exil. Jusqu’au moment où le peuple accèdera enfin à sa maturité, pour ainsi dire, et là, il ne sera plus question de prophétie — MaLe‘âKhî sera le dernier d’entre eux, laissant place à l’ère de ceux qu’on appelle les JUSTES — ou les sages si vous préférez, c’est-à-dire que la littérature sera désormais, après le retour à Jérusalem, une littérature de sagesse, comme une sorte de longue maturation, une assomption de la mémoire d’Israël qui lui permettra de traverser les millénaires dans une conscience toujours plus aigüe de sa mission.

Voilà donc pour ce tout petit verset introductif de ce ch. 20 du livre des Nombres, qui n’est que le prélude à encore bien des événements qui ne seront pas sans conséquences pour la suite, mais nous verrons ça la prochaine fois. Prenez le temps de lire ce verset et de savourer tout ce dont il est porteur, mine de rien, comme ça, en fermant les yeux quelques instants après l’avoir lu. Vous verrez combien il vous abreuvera ! Je vous remercie. 
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