Le peuple a soif, et il a peur : allons-nous mourir dans ce désert ? Mais alors pourquoi sommes-nous montés du pays d’Égypte ? YHWH dira donc à Moïse de leur donner à boire, mais un geste malencontreux va avoir des conséquences difficiles mais paradoxalement toutes prégnantes d’espérance.
Nous sommes à un pivot crucial de la ToRaH, c’est le cas de le dire !
Transcription du texte de la vidéo : (Voir la vidéo : http://www.bible-tutoriel.com/message/nb-38-la-faute-de-moise.html) Tous droits réservés. Citation : mentionner : © Père Alain Dumont, La Bible en Tutoriel, http://www.bible-tutoriel.com/ + titre de l'article ______________________________________________________________Bonjour,
Nous poursuivons aujourd’hui notre lecture déjà bien riche ch. 20 du livre des Nombres rien que pour les deux premiers versets — alors ne vous en faites pas, on va aller plus vite pour la suite.
Donc, MiR
eYâM est morte et la source qui accompagnait le peuple dans le désert se ferme, nous dit-on. Alors dans le fond, et là c’est une interprétation réaliste que j’ai à peine évoquée la dernière fois, peut-être qu’on a tout simplement le fait qu’une femme du nom de MiR
eYâM connaissait la route des puits dans le désert, et à sa mort, on se demande bien qui pourra prendre la relève ! Une telle connaissance, dans l’Antiquité, représente une véritable Sagesse : quelqu’un qui a un tel savoir, on l’écoute et on remets volontiers son avenir dans les mains, ce qui en fait, dans la mémoire, une prophétesse … Alors dire les choses comme ça peut laisser penser qu’on casse le mythe, mais il n’en est rien : derrière cette sagesse de la route des puits, il y a un mystère à discerner, et là, la ToRaH est notre secours ! Surtout à notre époque où seul le fonctionnement matériel fournit la raison d’être du réel et où on tente par tous les moyens d’empêcher les peuples d’accéder à un discernement charnel qui lui ouvre un horizon qui fasse sens et lui permette de s’élancer comme un seul homme, une seule famille, dans la joie et les chants de louange ! Or la louange est précisément un aspect essentiel de la figure de MiR
eYâM, ne l’oublions pas !
Toujours est-il que, résultat : nous dit le v. 3, une fois MiR
eYâM décédée, le peuple met Moïse en procès — on traduit souvent l’hébreu RîV par querelle, mais l’idée est plus proche d’une mise en procès que d’une altercation. Et là, rebelote jusqu’au v. 6 : « Pourquoi nous avoir faits monter de la terre d’Égypte pour une terre sans eau ? » Cette fois néanmoins, le peuple ne demande pas à revenir en Égypte pour la raison simple que c’est la génération qui ne l’a pas connue. Quelque part, de ce point de vue, la stratégie de YHWH est subtile : si la génération précédente n’a pas voulu entrer, c’est qu’elle a idéalité son souvenir en Égypte ; si on attend la génération suivante, on élimine au moins ce risque là ! Pas si bête ! Reste que, pourtant, la perspective d’avenir a du mal encore à se dessiner : l’eau disparaît, et la promesse disparaît avec elle, d’où la peur et la colère ! Et qu’est-ce qu’on fait dans ces cas là ? Eh bien on se révolte contre l’État — en l’occurrence Moïse et ‘AHaRoN ! Comme quoi on n’a rien inventé…
En même temps, attention : on est toujours dans un récit mythique, c’est-à-dire dont le charnel et l’émotionnel sont les fils de tissage, pour ainsi dire. Le substrat, la trame, ce sont les événements bruts, mais dans cette trame, on fait passer les fils de couleur qui vont donner au tapis toute sa valeur ! Et les rédacteurs en ont parfaitement conscience : le seul fait par exemple qu’on ne parle que d’un seul rocher d’où l’eau jaillit pour abreuver quasiment 2M de personnes sans compter le bétail, ça fait déjà du bon rocher
!!! Alors ça ne veut pas dire qu’il n’y a rien eu, la question n’est pas là, mais il faut bien comprendre que les rédacteurs savent très bien quel est leur travail : il font œuvre pédagogique et non pas historiographique. Ils connaissent la nature de leur peuple, prompt à désespérer — ceci dit, vu ce qu’il a traversé, on ne peut pas lui jeter la pierre —, raison pour laquelle on réveille dans sa mémoire tout ce qui pourra graver en lui une espérance irréductible. C’est ça, un récit mythique, avec une puissance que ne pourront jamais égaler tous les Big Data ou les Matrix que les hommes pourront inventer ! Encore une fois,
bis repetita,
one more time, c’est la folie de la convoitise humaine qui nous fait croire que la vérité est dans la pure compilation des faits bruts : ça ne fait vivre PERSONNE, à part les journalistes qui vendent leurs papiers et les services plus ou moins secrets qui amassent des tonnes de renseignement pour se donner l’illusion d’être les dieux du monde. Ça renseigne, tout au plus, et je ne dis pas qu’on n’en n’a pas besoin, mais ça n’est pas ça qui cimente un peuple. Ce qui façonne, ce qui construit, ce qui cultive un peuple et lui donne de pouvoir traverser les siècles, c’est l’histoire MYTHIQUE sur laquelle il se fonde et qui, quand elle parvient à tenir son rôle, est souvent le fruit d’une sagesse monumentale parce que séculaire, fruit de la vérification charnelle par des dizaines de générations qui se sont transmis peu à peu les leçons successives de leur expérience. Eh bien le récit que nous avons sous les yeux est l’un de ces fruits, d’une richesse inouïe et pour qui les incohérences factuelles comme un seul puits d’eau pour une population de 2M d’âmes n’est que la surface ! Certes c’est incohérent mais peut-être que cette incohérence est voulue pour nous dire quelque chose, on va le voir par la suite. Seul le sot s’y arrête en prétextant que ça n’est pas crédible ou ne je sais quelle faribole ! Toujours l’histoire de l’imbécile à qui on montre la lune du doigt en lui disant « regarde », et qui regarde le doigt ! C’est une bonne illustration du scientisme moderne ! Le sage, lui, écoute au-delà… et trouve la source pour s’abreuver et ouvrir à d’autres un chemin de vie.
Donc le peuple se révolte, ce qui en soit est assez compréhensible ! Le thème reprend celui d’Ex 17, comme si cette génération devait passer par la porte de la même épreuve que la précédente pour se mettre en marche. Dans le même sens, elle aussi franchira des eaux, sauf que ce seront celles du Jourdain pour entrer en Terre Promise, au livre de Josué. Donc il y a une vraie correspondance entre les tableaux, comme pour dire : dans le fond, tout ça n’est jamais que le MÊME peuple ! Du coup, quand je lis — avec les yeux du sage, pas celui du scientiste —, je me sens à mon tour faire partie de ce peuple ! Ce procès dont il est question ici n’est pas seulement celui des anciens, mais c’est aussi LE MIEN, avec des conséquences inattendues semble-t-il.
Face donc à cette Nième révolte, Moïse se prosterne devant YHWH qui lui fait cette réponse :
« Prends le bâton et convoque la Communauté, toi et ‘AHaRoN ton frère, puis vous parlerez au rocher, sous leurs yeux, pour lui faire donner ses eaux. Tu feras sortir pour eux de l’eau du rocher et tu feras foire la communauté et son bétail. » (Nb 20,8) Or écoutons bien ce qu’Il a dit en Ex 17, v.5 et 6 où il était aussi question de faire jaillir la source d’un rocher :
« Prends à la main ton bâton, celui avec lequel tu as frappé le Nil et va ! […] Tu frapperas le roc, il en sortira de l’eau et le peuple boira. » (Ex 17,5-6) Le thème est donc le même, à la différence que YHWH ne dit pas à Moïse de frapper mais de PARLER au rocher. Or voilà que Moïse, dit le v. 11, sans doute en mémoire de la première fois, prend SON bâton et… FRAPPE le rocher au lieu de lui parler, dans le même scénario qu’en Ex 17. Et là : “faute grave !” semble dire le texte, puisque non seulement Moïse frappe le rocher mais il le frappe par DEUX FOIS avant que l’eau de jaillisse en abondance ! Et il faut croire que c’était grave puisque le v. 12 va sans ménagement asséner la sentence :
« Parce que vous n’avez pas eu foi en Moi pour faire éclater ma sainteté aux yeux des Fils d’Israël, et bien ! vous ne ferez pas entrer cette assemblée dans la terre que Je leur ai donnée ! » (Nb 20,12) Wouaille !
Et encore, s’il n’y avait que ça… mais le Targum va beaucoup plus loin : « Moïse leva sa main et frappa par deux fois le rocher avec son bâton ;
la première fois, il laissa dégoutter du sang et, la seconde fois, il sortit de l’eau en abondance et la Communauté put boire ainsi que leur bétail. » (
Targum Jonathan de Nb 20,11) Ah mais là, pour des chrétiens, les oreilles teintent, non ? Quand est-ce qu’un autre coup a fait sortir du sang et de l’eau ?
« L'un des soldats, de sa lance, lui perça le côté et il sortit aussitôt du sang et de l'eau » (Jn 19,34) Est-ce que ça n’est pas un signe supplémentaire que Jésus est précisément LE Rocher qui donne l’eau vive, et ce depuis le début, dès le désert, dès le don de la ToRaH par Moïse ? Jean, qui est le plus juif de tous les évangiles, pouvait-il ignorer cette tradition orale qui résonnait dans toutes les synagogues du pays ? Et rappelons-nous les paroles de Paul : «
Lors de la sortie d’Égypte, nos pères étaient tous sous la protection de la nuée, et tous ont passé à travers la mer. Tous, ils ont été unis à Moïse par un baptême dans la nuée et dans la mer ; tous, ils ont mangé la même nourriture spirituelle ; tous, ils ont bu la même boisson spirituelle ; car ils buvaient à un rocher spirituel qui les suivait, et ce rocher, c’était le Christ. » (1Co 10,1-4) Donc là, pour les écrivains chrétiens, le doute n’est plus permis : Jésus est véritablement le Christ, dans la figure du Rocher qui accompagnait le peuple élu depuis la sortie d’Égypte, un rocher qui devient comme l’icône de YHWH au milieu de son peuple !
Quoi qu’il en soit, pour en revenir au texte du livre des Nombres, ce qui est sûr, c’est que dès lors qu’il est frappé, le Rocher ne « DONNE pas ses eaux », comme le promettait le v. 8 mais laisse seulement « jaillir de l’eau », dit le v. 11, et cela seul insinue que quelque chose a dérapé : l’eau qui jaillit n’est pas celles que le Rocher aurait pu « donner » et que seul, en son temps, saura « donner le Christ » ; il suffit alors ici de relire le passage de Jésus avec la Samaritaine : tout ce dialogue prend alors un relief inimaginable : «
Arrive une femme de Samarie, qui venait puiser de l’eau. Jésus lui dit : “DONNE-moi à boire.” – En effet, ses disciples étaient partis à la ville pour acheter des provisions. La Samaritaine lui dit : “Comment ! Toi, un Judéen, tu me demandes à boire, à moi, une Samaritaine ?” – En effet, les Judéens ne fréquentent pas les Samaritains. Jésus lui répondit : “Si tu savais le don de Dieu et qui est celui qui te dit : ‘Donne-moi à boire’, c’est toi qui lui aurais demandé, et il t’aurait DONNÉ de l’eau vive.” Elle lui dit : “Seigneur, tu n’as rien pour puiser, et le puits est profond. D’où as-tu donc cette eau vive ? […]
Jésus lui répondit : “Quiconque boit de cette eau aura de nouveau soif ; mais celui qui boira de l’eau que Moi Je lui donnerai n’aura plus jamais soif ; et l’eau que Je lui donnerai deviendra en lui une source d’eau jaillissant pour la vie éternelle.” La femme lui dit : “Seigneur, donne-moi de cette eau, que je n’aie plus soif, et que je n’aie plus à venir ici pour puiser.” » (Jn 4,7-15) Voilà donc le Christ, le puits, ou le Rocher d’Israël autant que le Rocher des nations, nous dit Jean. Le fameux rocher à qui Moïse aurait dû PARLER et qu’il n’a fait que frapper, comme plus tard on frappera le Christ en Croix d’où jailliront le sang et l’eau… Comme quoi la faute de Moïse est peut-être plus profonde qu’on ne le croit dans la mesure où elle semble anticiper une frappe plus grave :
« Père, pardonne-lui parce qu’il ne sait pas ce qu’il fait ! »… Du coup, avec cette clef chrétienne on comprend peut-être mieux le sens de la sanction : ce que YHWH demandait à Moïse, c’était d’intercéder — comme il l’avait fait les autres fois par ailleurs ; ce qu’il n’a pas fait ici, peut-être tout simplement parce qu’il fallait qu’il LAISSE PLACE À UN AUTRE, et cet autre, ce sera non seulement le Christ intercesseur mais en même temps le Christ Rocher ! Le Christ qui non seulement ne frappe pas mais SE LAISSE FRAPPER Lui-même, ce que Moïse, pour l’heure, ne sait pas faire : il n’est qu’un homme ! Il vise les épousailles de son peuple avec YHWH, mais ces épousailles ne seront effectives qu’en Jésus, en qui Dieu a épousé la nature humaine de façon unique, on l’a déjà dit. Alors oui, il y a faute :
« Vous n’avez pas eu foi », mais cette faute ne se discerne qu’à la lumière du Christ Jésus. Mais à travers cet acte, fut-il malencontreux, une PASSATION va mystérieusement s’opérer ; comme un APPEL lancé au Christ, au Messie, à ce
« prophète comme Moi », dira Moïse dans le Deutéronome ; un prophète qui, Lui, saura DONNER l’Eau Vive qui ouvre le Salut.
Peut-être que là, sans le vouloir, Moïse impose-t-il un RETARD à ce DON ? Peut-être que la source de MiR
eYâM s’est-elle voilée précisément pour que soit donnée désormais celle de la vraie Vie, mais que le manque de foi de Moïse n’a pas su discerner ? C’est en tous les cas une lecture possible, toujours à la lumière de la tradition chrétienne. Comme si une violence avait été faite au dessein de YHWH — d’où le sang qui suinte, d’après le targum qui, je vous le rappelle, faisait intégralement partie du patrimoine de l’époque du Christ et des premiers chrétiens, en particulier d’origine juive ; Comme si, donc, une violence était faite au dessein de YHWH ; une violence que prendra sur Lui le Christ Jésus par qui enfin pourront être DONNÉS le sang et l’eau qui sauvent le monde. Vous voyez : lire la Bible, c’est laisser s’appeler et s’articuler toutes les images, toujours plus vivantes que les constructions purement littéraires.
Et donc en définitive, toute cette partie, qui constitue un véritable pivot de la ToRaH, va être marquée du nom de ces eaux : les « eaux de M
eRîVâH », dit le v. 13, un mot où l’on entend à nouveau le RîV, le procès du v. 2. Ce sont donc les « eaux issues du procès », si on traduit mot à mot ; donc on a ici une inclusion entre le v. 2 et le v. 13 qui manifestent bien l’importance de cette unité littéraire. Une inclusion renforcée avec le v. 1 puisque le v. 13 précise que là, à QaDèSh, YHWH s’est manifesté comme QoDèSh, comme SAINT : Il est le DIEU totalement à part de tous les dieux, le DIEU FIDÈLE à son peuple infidèle et dont le regard se porte déjà au loin, en direction du Messie, du Christ ; une espérance qui va précisément éclairer notre lecture des événements qui vont suivre.
Alors je vous laisse lire ce passage pivot qui va du v. 1 au v. 13 du ch. 20. Je vous en souhaite une lecture profonde. Nous verrons la suite la prochaine fois. Je vous remercie. ______________________________________________________________