22-11-2017

[Nb] 39 - la mort de ‘AHaRoN

Numbers 20:14-29 par : le père Alain Dumont
En route vers KaNa“aN ! Sauf que ce ne sera pas si simple : le roi de ‘ÈDOM ne voit pas arriver ce peuple d’un très bon œil et lui interdit de traverser son territoire. Contournant donc par le sud, Israël arrive à une montagne où mourra à son tour ‘AHaRoN. Vraiment, une page se tourne dont il faut bien saisir les enjeux pour la suite.
Duration:21 minutes 5 secondes
Transcription du texte de la vidéo :
(Voir la vidéo : http://www.bible-tutoriel.com/message/nb-39-la-mort-de-aharon.html)
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Citation : mentionner : © Père Alain Dumont, La Bible en Tutoriel, http://www.bible-tutoriel.com/ + titre de l'article
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Bonjour,

Nous terminons aujourd’hui le ch. 20 du Livre des Nombres, décidément d’une richesse insoupçonnée. Juste après le murmure de MeRîVâH — et on verra que ça n’est pas le dernier — commence la rencontre d’Israël avec ses futurs voisins. Du coup, on sent que le regard commence à se détacher de l’Égypte — le Sud — pour se focaliser sur l’installation imminente, au Nord. Il faut quand même qu’on arrive un jour ! Or quand on monte du désert de TsîN, le premier peuple qu’on rencontre sur sa route à cette époque, ce sont les ÉDOMITES. Alors là encore, voyez, quand on connaît un peu l’histoire, on ne manque pas d’être surpris : on sait qu’un Royaume de ÉDoM, c’est-à-dire de la terre « rouge » — même racine que ‘ADâM ; que la PâRâH ‘aDouMâH, la vache rouge, tout ça c’est la même racine — ; on sait donc qu’un Royaume de ÉDoM n’émerge véritablement qu’à partir du Ve siècle avant J.-C. ! Ce qui veut dire qu’à l’époque de Moïse, même avec notre datation basse qui le situe à la fin de l’âge du bronze, au Xe siècle avant J.-C., on a tout au plus quelques habitations clairsemées sur un territoire qui couvre, au sud de la Mer de Sel : les hauts plateaux Transjordaniens, les basses terres de la dépression de la “aRâVâH et celles du NèGèV. Avant le Ve siècle, on ne trouve trace que de tribus indépendantes semi-nomades. Donc si Moïse a pu envoyer des émissaires, c’est au chef de l’une d’entre elles, et non à un roi constitué en tant que tel sur tout ce territoire. Alors pourquoi parler d’un roi de ‘ÉDOM ? Tout simplement pour une raison pédagogique, comme quand on parle de Paris pour situer l’ancienne Lutèce, par exemple… Il faut bien raconter l’histoire avec des repères que les auditeurs connaissent. Mais quoi qu’il en soit, ce qui est sûr, c’est que les Fils d’Israël ne peuvent pas atteindre KaNa“aN sans passer par le territoire de ‘ÉDOM et les populations, manifestement, ne voient pas arriver ces migrants d’un très bon œil ! Et de fait, la mémoire d’Israël retient que ces habitants, les Édomites pris dans leur ensemble, dès le début, sont ceux qui se sont opposés le plus farouchement à l’installation d’Israël. N’oublions pas par ailleurs que pour la ToRaH, ‘ÈDOM est identifié à “ÉSsaW — Ésaü, le frère jumeau à qui Ya“aQoV a volé le droit d’aînesse et la bénédiction de leur père YiTseRâQ. “ÉSsaW qui, après la fuite de Ya“aQoV chez son oncle dans le Mitanni, quitte son père et va s’établir sur le territoire de ‘ÉDOM où il épouse une fille d’Ismaël, le demi frère de YiTseRâQ, le fils de la servante de Sarah, la femme d’Abraham. Donc l’opposition remonte loin ! Du plus loin que remonte la mémoire, le peuple de la terre de ‘ÈDOM et Israël sont deux frères ennemis héréditaires, elle est ancrée dans la chair de ces deux peuples !

D’où lon comprend mieux l’expression du v. 14 s’adressant au roi de ‘ÈDOM : « Ainsi parle TON FRÈRE ISRAËL ! » , de même que la suite du récit qui résume à l’intention du roi de ‘ÉDOM les déboires des cousins descendus en Égypte jusqu’au v. 16. Là, on a l’impression de revivre — et c’est voulu évidemment ! — la rencontre entre Ya“aQoV et “ÉSsaW lorsque le premier redescendait du Mitanni avec femmes et enfants. Et on se souvient que les interprétations divergent sur les intentions à prêter à “ÉSsaW qui vient à ce moment embrasser son frère… s’il s’agissait vraiment d’une réconciliation, disent les rabbins, on ne devrait plus voir de conflit par la suite avec les Édomites, or c’est pourtant ce qui va se passer ! Et notamment au stade de notre récit du livre des Nombres, après avoir demandé un laissez-passer, la réponse de la part de ‘ÈDOM est catégorique : « Tu ne passeras pas ! » Et là on a beau faire, parlementer, essayer de se mettre d’accord sur un trajet qui ne lèse personne ; on propose même d’acheter l’eau qu’on va boire… Rien n’y fait ! ‘ÈDOM s’organise même en armée pour fondre sur les Fils d’Israël qui préfèrent, cette fois, s’écarter, nous dit le v. 21.

Que faut-il comprendre ici ? À tout le moins que l’intention d’Israël n’est pas de se présenter devant les nations — nations ici représentées par ‘ÈDOM —en conquérant mais plutôt en ÉVANGÉLISATEUR pour ainsi dire, c’est-à-dire en messager d’une nouvelle de Libération, de Salut ; message que les nations refusent purement et simplement à travers la figure du roi de ‘ÉDOM. Et de fait donc, Israël ne tente pas de passer en force, il ne prend pas les armes : il s’écarte du territoire, dit simplement le v. 21. Et là, j’ai envie de faire mémoire de la prescription du Christ à ses disciples qu’il envoie évangéliser : « Lorsqu'on ne vous recevra pas et qu'on n'écoutera pas vos paroles, sortez de cette maison ou de cette ville et secouez la poussière de vos pieds. Je vous le dis : amen, au jour du jugement, le pays de Sodome et de Gomorrhe sera traité moins rigoureusement que cette ville-là. » (Mt 10,14-15). C’est la même idée ici ; ce que le Targum — toujours lui — a bien compris : « Et Israël se détourna de lui car ils avaient reçu ordre de devant la MeMRaH des Cieux de ne pas engager la bataille avec eux. En effet, le moment n’était pas encore arrivé où la vengeance sur ‘ÈDOM devait être remise entre leurs mains — sous entendu : par YHWH. » (Targum Jonathan de Nb 20,21). Voilà : en substance : « tu refuses ne serait-ce que de laisser passer l’Évangile de YHWH dont nous sommes les témoins ? La faute est grave et porte en elle-même ses conséquences ! Ne t’étonne donc pas si un jour cet acte de guerre se retourne contre toi ! Pour l’instant, YHWH nous dit de ne pas riposter : nous obéissons. Un jour viendra où son jugement sera remis entre nos mains, et là, tu vas voir ! » Ceci dit, qu’Israël ne se la joue pas non plus, parce que YHWH ne le laissera pas non plus faire n’importe quoi ! La vengeance de YHWH n’est pas celle des hommes ! On aura l’occasion d’y revenir bien des fois.

Bref. Toujours est-il que le peuple se déplace, dit le v. 22, pour aller de QaDèSh à un endroit difficile à identifier : HoR HâHoR, le « Mont du Mont » si on traduit littéralement, qu’on situe aux alentours de Petra, un site qu’on appelle aujourd’hui le Djebel Haroun. C’est un massif de grès rouge qui culmine à 1 396 mètres d'altitude, dominant à l'Ouest la Vallée de la “aRâVâH et à l'Est la cuvette de Pétra. Pour arriver à ce point, il a donc fallu faire un long contournement. Là, on apprend que ‘AHaRoN va mourir à cause de la faute des eaux de MeRîVâH. Alors on est un peu surpris, parce qu’a priori, seul Moïse, dit le récit, a frappé le rocher ! En fait, la tradition orale nous dit que LES DEUX étaient en parfait accord sur ce point comme le signalait le v. 10 où ils convoquent ENSEMBLE la communauté devant le rocher. Donc ils portent cette faute de concert, avec la même sanction : ni l’un ni l’autre n’entrera dans la Terre de la Promesse.

Alors il faut peut-être en dire un peu plus sur cette mort de ‘AHaRoN. Contrairement à la mort de MiReYâM, on assiste ici à une mort ritualisée, associée à une passation des habits de Grand-Prêtre : il ne convenait pas en effet que ‘AHaRoN meure dans ses habits de fonction, comme pour dire, d’une part, que la fonction, elle, ne devait pas mourir. D’autre part, de tels habits ne pouvaient pas être souillés par son cadavre, ce qui ne nous pose plus de difficulté à comprendre à présent : si tel avait été le cas, ces habits n’auraient purement et simplement pas pu être transmis !

Ceci dit, revenons une fois encore sur cette mort qui interdit à ‘AHaRoN d’entrer dans la Terre de la Promesse : on pourrait se contenter des commentaires habituels : il a fauté, il reçoit la sanction, quitte ensuite à expliquer comme on peut la disproportion entre la faute et la sanction. Mais il y a autre chose dont on a déjà maintes fois parlé : qu’il s’agisse de Moïse ou de ‘AHaRoN, tous deux appartiennent à la génération de la Sortie d’Égypte, celle qui a refusé d’entrer en KaNa“aN. Or il ne convenait pas qu’ils s’en désolidarisent ! Il me semble beaucoup plus pertinent de comprendre la sanction liée certes à la faute qui a retardé le DON des eaux de la vraie vie, selon l’interprétation suggérée dans la vidéo précédente ; mais surtout une faute qui, d’une certaine manière, rend Moïse et ‘AHaRoN SOLIDAIRES de la faute de leur génération et donc de la sanction qui est tombée sur elle. Or en portant la faute du peuple et en partageant sa sanction, ils deviennent l’un comme l’autre une figure du Christ Souffrant, celui dont Isaïe dira plus tard : « Qui croira notre rumeur ? Le bras de YHWH, sur qui s’est-il manifesté ? Il monte comme un surgeon devant Lui, comme une racine sort d’une terre aride, sans forme, sans éclat pour attirer les regards, sans apparence pour le faire désirer, méprisé, refusé par les hommes — ça, c’est Moïse face à la révolte de ses frères ! — homme de douleur et pénétré de souffrance, comme se voilant de nous la face ; méprisé, nous n’en faisions aucun cas. Or ce sont nos souffrances qu’il portait, nos douleurs dont il était chargé, et nous, nous l’estimions touché, frappé par Dieu et humilié. Mais lui, transpercé par nos forfaits, écrasé par nos fautes. Il a sur lui la sanction qui nous vaut la paix et c’est dans sa blessure que nous sommes guéris. — et la suite est éclairante dans notre contexte : Nous étions tous errants comme des brebis, nous suivions chacun notre chemin ; YHWH l’a heurté de notre faute à tous ! » (Is 53,1-6) Voilà une dimension essentielle par laquelle, étonnamment, se reconnaît le Libérateur véritable : il ne tire pas son épingle du jeu : il partage le sort de son peuple, tout innocent qu’il soit, ce que désigne en français le beau mot de « noblesse ». Or la chose est vraie pour Moïse, et elle l’est pour ‘AHaRoN selon cette tradition du livre des Nombres, raison pour laquelle le Messie qu’on attendra à partir du retour d’Exil aura non seulement un caractère royal, d’après la figure de David qu’on verra plus tard, mais aussi un caractère sacerdotal d’après la figure de ‘AHaRoN et un caractère prophétique d’après la figure de Moïse. Mais en tout cas, on reconnaît ce fameux Messie à ce qu’il prend sur lui le péché du peuple, ce qui revient à prendre sur lui la mort qui, en toute justice, devait retomber sur le peuple comme la sanction de sa révolte contre le Dieu de Vie.

Tout cela n’occulte pas l’autre raison qui motive la mort de ‘AHaRoN au désert, à savoir qu’il appartient désormais irréductiblement aux récits mythiques, fondateurs d’Israël, et qu’à ce titre il devient ineffaçable de la mémoire de son peuple. Disons qu’il s’agit là de la dimension « positive » de cette histoire, dans la mesure où la génération de Moïse est tout de même  la première à avoir reçu la ToRaH ! Je sais bien que depuis pas mal de chapitres, le récit nous braque sur la faute du peuple, mais il ne faudrait pas oublier pour autant la vertu de la première génération qui a tout de même prononcé ces paroles étonnantes au nom de toutes les générations qui allaient suivre : « Tout ce qu’a dit YHWH, nous le ferons ! » Une telle promesse a la valeur d’un échange de consentements entre époux ! Ça n’est pas rien !

Bien. Ceci dit, ça ne signifie pas non plus que la faute de Moïse et ‘AHaRoN lorsqu’ils ont frappé le rocher n’ait été que formelle, mais c’est dans le SIGNE que donne cette faute — ou plutôt dans le signe qu’elle MANQUE qu’il faut chercher sa portée vis-à-vis de toute la Communauté convoquée au v. 8. En refaisant ni plus ni moins que le geste d’Ex 17, au début de l’errance dans le désert, Moïse et ‘AHaRoN manquent en réalité le signe qui aurait du intimer à Israël de passer à un autre régime : passer de l’état d’enfance, où tout lui est donné par Moïse, à l’état d’ADULTE où tout lui est désormais donné par LE SACERDOCE, DONC par la PAROLE d’intercession que le sacerdoce devra prendre en charge à la suite de Moïse au nom d’un peuple pécheur, certes, mais néanmoins animé du désir de s’élever vers YHWH en vue de la Rencontre Nuptiale prometteuse de toutes les fécondités à venir. C’était ÇA, en fait, que YHWH avait ordonné à Moïse et à ‘AHaRoN : prendre le bâton de ‘AHaRoN et de PARLER, TOUS LES DEUX, au rocher, toujours selon le v. 8 — « VOUS parlerez ainsi au rocher ! » —, et non pas simplement à Moïse de prendre seul son propre bâton et de frapper le rocher par deux fois en son seul nom. Alors bien évidemment, la communauté a pu boire ainsi que le bétail, nous a dit le v. 11, mais si Moïse et ‘AHaRoN n’étaient pas passés à côté du signe, la communauté aurait pu boire à une eau vive d’une autre nature, en sorte qu’elle n’ait plus jamais soif ; cette eau que DONNERA Jésus, mais bien plus tard. Et puis aussi, tout simplement, peut-être que Moïse et ‘AHaRoN sont-ils passés à côté du signe parce que le peuple n’était pas encore mûr pour se considérer comme un adulte ! Ça n’est pas une dimension à négliger non plus.

Enfin voilà, tout ça joue ensemble ici. Pour résumer, avec la mort de MiReYâM, un signe devait être donné à la Communauté assoiffée, mais Moïse et ‘AHaRoN manquent ce signe, raison pour laquelle ils resteront, nous dit le texte, en deçà de la frontière de KaNa“aN. Mais en même temps, n’oublions pas le principe énoncé par Paul selon lequel « Tout concourt au bien de ceux qui aiment DIEU » (Rm 8,28) ! Ce qui veut dire que de cette faute va en réalité surgir un trésor plus grand encore : en mourant au désert, ‘AHaRoN devient la racine indéracinable, si vous me permettez l’expression, du sacerdoce d’Israël ! Nabuchodonosor pourra bien détruire le temple de Salomon ; les romains pourront bien détruire le temple d’Hérode le Grand, ils ne pourront pas atteindre la racine du sacerdoce d’Israël ! C’est ça qu’est en train de dire le rédacteur de ce passage du livre des Nombres sous l’illumination de l’Esprit Saint. Et là, le message est vraiment puissant ! Le raisonnement est a fortiori le même pour la ToRaH de Moïse, on y reviendra à la fin du livre du Deutéronome.

Quoi qu’il en soit, les v. 27 et 28 nous racontent de manière très pudique, presque furtive, la mort du premier Grand-Prêtre d’Israël selon la ToRaH de Moïse, en haut du Mont-des-Monts ; et comme pour les rois, la Communauté, qui n’assiste pas à cette mort, comprend au v. 29 que ‘AHaRoN est décédé en voyant ‘ÈLé”âZâR redescendre revêtu des vêtements de fonction de son père au côté de Moïse. La tradition chrétienne a quant à elle vu dans ce dépouillement de ‘AHaRoN une figure du Christ Jésus, le « véritable Grand Prêtre » selon la tradition de l’épître aux Hébreux (Hé 5,1-10 ; 10,10) dépouillé de ses vêtements, mourant hors du camp, sur le “mont” du Golgotha — même si le Golgotha en question n’a rien d’un mont puisque c’est simplement une élévation à l’extérieur de la ville de Jérusalem. Manière de dire, toujours selon la tradition chrétienne, que ‘AHaRoN aurait dû mourir à Jérusalem, ce que le Christ accomplit pour lui en plénitude.

Voilà donc pour ce chapitre NODAL de la ToRaH : on est vraiment là à un NŒUD de l’histoire de la délivrance d’Israël, comme en avaient été un les événements qui avaient suivi la traversée de la Mer, à l’autre extrémité du désert, 40 ans auparavant. À l’époque, une première page avait vraiment été tournée, ce qu’avait célébré MiReYâM dans le droit fil de Moïse — c’était au ch. 15 de l’Exode — avant que ne paraisse le rocher qui allait accompagner Israël dans sa marche et que soit institué le sacerdoce d’‘AHaRoN. Eh bien là, on a la signature de tout ça à travers la mort de deux de ces mêmes protagonistes, signe qu’on va bientôt passer à une autre étape. La fin du livre nous en dira un peu plus à ce sujet. En attendant, je vous souhaite une bonne lecture de l’ensemble de ce chapitre 20 décidément bien substantiel. Nous verrons la suite la prochaine fois. Je vous remercie. 
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