14-03-2018

[Nb] 53 - N’oubliez pas le bien commun du peuple !

Numbers 32:1-42 par : le père Alain Dumont
Voilà que ça recommence : les tribus de Re‘OuVéN et de Gâd demandent à s’installer en Transjordanie, du côté Est du Jourdain. Refuseraient-ils d’entrer en KaNa“aN ? Se désolidariseraient-ils des autres tribus et de Moïse ? C’est ce que Moïse croit dans un premier temps, mais Re‘OuVéN et Gâd vont s’en défendre et nous apprendre ce qu’appartenir à Israël signifie, qu’on habite ou non sur la Terre de KaNa“aN.
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Citation : mentionner : © Père Alain Dumont, La Bible en Tutoriel, http://www.bible-tutoriel.com/ + titre de l'article
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Bonjour,

Le chapitre 32 du Livre des Nombres que nous ouvrons aujourd’hui nous fait franchir encore un nouveau stade dans l’histoire d’Israël puisque c’est explicitement de l’installation en Terre Promise qu’il va s’agir tout au long de ces versets. Alors pour résumer en gros les affaires, disons que trois tribus israélites décident de rester à l’Ouest du Jourdain : Re‘OuVéN — Ruben —, Gâd et un certain MaKîR, un clan de la tribu de MeNaShèH — Manassé — dont on a fait connaissance au ch. 25. D’après la Genèse, MeNaShèH est un des petits-fils de Jacob par Joseph, l’autre étant Ephraïm : à eux deux, ils forment la grande tribu issue de Joseph. Si Moïse parle au v. 33, de la « demi-tribu de MeNaShèH », c’est tout simplement parce que MaKîR ne représente qu’une part de cette tribu, l’autre allant s’installer comme la majorité à l’Ouest du Jourdain.

Alors, que peut-on dire sur ce chapitre pour mieux le comprendre ? D’abord qu’il se rapporte à une très ancienne tradition d’Israël qui relie ensemble Re‘OuVéN et Gâd, ou plus exactement Gâd et Re‘OuVéN : à part le v. 1, c’est toujours dans l’ordre Gâd et Re‘OuVéN que les tribus sont citées dans ce chapitre, ce qui paraît étrange puisque Re‘OuVéN est censé être l’aîné des fils de Jacob, donc devrait être nommé en premier. Sauf qu’avec le temps, la suprématie va revenir à Gâd, ce qu’a intégré le rédacteur du livre des Nombres qui, je vous le rappelle, écrit entre le VIIe et le VIe siècle. De ce point de vue, il y a plusieurs anachronismes dans ce chapitre : par exemple, les villes citées du v. 34 au v. 38 sont tirée en fait de la liste de la XIIe préfecture de Salomon, dans le 1er livre des Rois. Pourquoi ? Tout simplement parce que la tradition tardive sait que ces villes, tout en étant du côté Est du Jourdain, font néanmoins partie d’un territoire reconnu comme appartenant de droit au Royaume d’Israël. Donc pour fonder ce droit, le rédacteur les fait apparaître dès le temps de Moïse, bien qu’elle ne seront construite que bien plus tard. Alors on peut dire : « En fait, tout ça n’est que de la manipulation politique ! », sauf que non : le rédacteur, lui, a toujours connu ces villes ! Donc pour lui, très légitimement, elles remontent à la fondation des premiers temps et pour ses auditeur, elles fixent plus clairement le territoire dont il s’agit ! En fait, c’est de la pédagogie.

Ceci dit, le récit nous montre donc Re‘OuVéN et Gâd soucieuses d’occuper cette terre côté Est du Jourdain, d'y construire des villes et des parcs à bétail pour y mettre à l'abri leurs familles et leurs biens. Ok. Sauf que le rédacteur va insister sur le fait que cette préoccupation particulière — on pourrait dire particulariste — ne doit pas prendre le pas sur le BIEN COMMUN du peuple ENTIER. Raison pour laquelle cette initiative requiert l'approbation de Moïse avec qui s'engage une négociation qui va aboutir à une ALLIANCE ; une alliance obligeant les tribus à ne pas se désolidariser de l'effort de guerre de TOUT le peuple. Une alliance ratifiée devant YHWH — 6 fois le nom de YHWH retentit dans les seuls versets 28 à 32 ! — Raison pour laquelle on trouve dès les v. 20 à 24, le couple bénédiction / malédiction inhérent aux traités d’alliances de l’époque : « Si vous faites cela, alors la terre que vous demandez est à vous / Si vous ne le faites pas, votre manquement aux commandements de YHWH vous atteindra ! »

Remarquons encore qu’ici, il n'est pas question de conquérir les territoires mais de s'installer sur des terrains qui semblent vides. Ce qui correspond semble-t-il assez bien à la situation de la Transjordanie à la fin du Bronze Récent — je vous rappelle qu’on est peu avant l’an 1000 selon la chronologie que nous avons adoptée — ; une Transjordanie qui, à part la région de HeShBôN, de quelques villes de BâShâN et de la vallée du Jourdain, ne comportait que très peu d'installations sédentaires. Bon, on pourrait être plus précis, mais pour nous, on va s’en tenir là.

Deux précisions néanmoins : la mention de la tribu de Re‘OuVéN montre que la tradition est tout même ancienne dans la mesure où son importance va décroître rapidement dès le début de la monarchie. Elle ne fera même pas partie du recensement de David dans le second livre de Samuel, au ch. 24. Et même dès le livre des Juges, elle est déjà bien faible. Mais c’est un fait : de mémoire très ancienne, ce sont deux tribus de Transjordanie, Gâd et Re‘OuVéN, et non pas seulement GâD, qui sont reconnues comme ayant participé à l’installation d’Israël. Il fallait donc, comme on vient de le dire, en rendre compte dans les récits fondateurs, quand bien même encore une fois la tribu de Re‘OuVéN n’existe plus à l’époque du rédacteur qui a le souci de rester fidèle à la mémoire ancestrale.

Maintenant, du point de vue du récit en lui-même, les v. 6 à 15 relatent la première réaction de Moïse à la demande des deux tribus : Moïse s’indigne de ce qu'elles ne veuillent pas passer le Jourdain avec les autres tribus et compare leur attitude à celle des explorateurs envoyés depuis QaDèSh ; ces explorateurs, vous vous souvenez, qui avaient dissuadé le peuple d'entrer en Canaan. Alors là, ce qui est étrange, c’est que si on fait attention aux détails, on s’aperçoit que ce que dit Moïse n’est pas tiré des ch. 13 et 14 du livre des Nombres qui raconte la saga des explorateurs, mais du 1er ch. du Deutéronome, à quoi s’ajoutent quelques éléments du livre de Josué. La chose est d’autant plus visible qu’on sent bien que le style sort de la rédaction sacerdotale qui nous poursuit depuis le début du livre : on retrouve par exemple un Moïse PROPHÈTE tel que, on va le voir bientôt, le présente le Deutéronome. C’est particulièrement visible dans les v. 14 à 16. Ceci dit, rappelons-nous : le prophète n’est pas celui qui prédit l’avenir mais celui qui, sous l’inspiration de YHWH, anticipe les conséquences des actes qui sont posés ici et maintenant ; et quand les conséquences sont risquées pour l’unité du peuple — parce que c’est de ça qu’il s’agit avant tout —, les prophètes appellent à la conversion en des termes souvent virulents. C’est exactement ce qu’on a ici. Sauf que Gâd et Re‘OuVéN insistent : elles veulent s’installer en GaLa“aD — c’est-à-dire en Transjordanie, sans que ce soit pour autant un refus d’entrer en KaNa“aN : pour preuve, les hommes de ces tribus, disent-ils, iront combattre avec leurs frères pour permettre l’installation de TOUT le peuple sur la Terre que YHWH a juré aux patriarches de leur donner.

Voyez, on est vraiment très très loin de l’individualisme ambiant d’aujourd’hui = « à chacun son problème, après moi le déluge » ! On pourrait dire que c’est même la base du Patriotisme ! Ok, on s’installe là où on veut, mais ça ne signifie pas qu’on abandonne le projet d’ensemble ! Et aujourd’hui encore, dans le même sens, vous n’avez pas un Juif de la diaspora qui ne se réveille tous les matins en se demandant ce qu’il va pouvoir faire dans la journée pour soutenir la terre d’Israël ; c’est la même chose ici. Ça voyez, c’est vraiment la marque des grands peuples, ce qui leur donne de savoir franchir les générations sans jamais disparaître dans le concert des nations. Les autres, ceux qui n’ont pas ce sens du bien commun, s’effaceront par eux-mêmes de la carte du monde et de l’histoire. Sauf que si on veut que ce principe perdure, il est essentiel de le poser, de le fonder au temps de Moïse. Et c’est un acte politique majeur : ce que vit un Juif aujourd’hui, fut-ce en diaspora, il le vit en communion avec les pères des premiers temps ! Il le vit en se laissant nourrir par la sève de la racine qui le porte, une sève qu’il n’aura de cesse de transmettre aux générations qui suivront pour qu’elles puissent à leur tour rester arrimées à ce tronc trimillénaire et offrir ainsi à l’histoire du peuple entier un avenir qui ne s’éteindra pas.

Bien. Par ailleurs, on se souvient que Moïse a transmis à Josué la charge de conduire le peuple à la bataille. Et donc de la même manière qu’après avoir institué ‘AHaRoN Grand-Prêtre, Moïse s’efface à son tour, dès que l’Alliance a été conclue avec Gâd et Re‘OuVéN, des v. 28 à 32, non sans avertir Josué et Éléazar des décisions prises pour qu'ils puissent faire respecter le traité. S’y adjoignent les traditions d’un des clans de Manassé, MâKiR dont on a parlé au début de la vidéo, non sans rappeler que ces actions de clans isolés n'ont de valeur, encore une fois, que ratifiées par Moïse !

Pour conclure, disons que le rédacteur sacerdotal reste fidèle à une tradition qui a force de loi depuis longtemps en Israël : dans le peuple de YHWH, les tribus peuvent avoir leurs initiatives propres, à condition d’être en accord avec la ToRaH, ce que le rédacteur exprime en enracinant cette approbation en Moïse en personne, Moïse qui est à la fois le Maître — MoShé RaBéNOu, Moïse notre Maître comme aiment l’appeler les rabbins — et le Prophète de ce peuple. Donc malgré sa diversité, Israël forme bel et bien UNE SEULE ENTITÉ dont Moïse est l’âme, pour ainsi dire : grâce à Moïse, c’est comme un seul CORPS qu’Israël marche vers la Terre que YHWH a juré de donner aux patriarches ; et ça, ça n’est pas le moindre des enseignements qu’Israël nous offre, valable pour l’Église chrétienne qui elle-même se conçoit comme un seul CORPS dont Jésus Christ constitue l’âme à son tour ; dit autrement, l’Église se comprend elle-même comme un PEUPLE unique appelé par YHWH à se greffer sur la racine de Moïse par Jésus, selon des prescriptions qui lui sont propres mais dans une reconnaissance humble de la vocation d’Israël — dans l’espérance qu’à son tour, Israël pourra un jour reconnaître la vocation de cette Église des nations. Deux vocations en tout cas que Jésus unifie en sa Personne, non pas pour que l’une absorbe l’autre mais pour manifester que l’une ET l’autre participent du même projet de SALUT du monde.

Voilà, c’est tout ça que nous livre ce texte apparemment assez anodin mais qui délivre un message fort et essentiel pour cette génération de la conquête comme pour toutes celles qui suivront, y compris l’Église des chrétiens. Je vous souhaite une bonne lecture de ce chapitre. Je vous remercie.
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