Nous arrivons à la fin de notre lecture du livre des Nombres. Il faut encore affiner ce qui concerne les LéVîiM qui n’ont pas de territoire en partage sur la terre ; instituer des villes-refuges et régler la question des filles héritières tentées de se marier avec un homme d’une autre tribu que la leur… Pourtant, au milieu de tout cela, la question n’est pas purement et simplement juridique.
Transcription du texte de la vidéo : Tous droits réservés. Citation : mentionner : © Père Alain Dumont, La Bible en Tutoriel, http://www.bible-tutoriel.com/ + titre de l'article ______________________________________________________________Bonjour,
Nous ouvrons aujourd’hui les deux derniers chapitres du Livre des Nombres et avec eux, nous achevons notre lecture de ce livre somme toute assez tendu, il faut bien l’avouer, mais en même temps vraiment plein d’enseignements concernant nos propres révoltes, notre manière d’écouter YHWH et ses serviteurs, etc. etc.
Alors après avoir tracé les frontières et dégrossi le partage du territoire entre les 12 tribus au ch. précédent, le ch. 35 traite quant à lui du statut de la tribu de LéVî qui, elle, n’a pas de territoire propre. Au demeurant, il faut toujours faire attention en parlant des 12 tribus d’Israël parce que ça ne désigne pas toujours la même réalité. Voila les 12 tribus tel que le ch. 34 nous les a présentées : Y
eHOuDâH, ShiM
e”ON, BiN
eYâMiN / DâN, M
enaShshèH, ‘ÈPh
eRaYîM / ZeVOuLouN, YiSsSsâKhâR, ‘AShèR / NaPh
eTâLî, à qui il faut ajouter R
e’OuVéN et GâD. On arrive effectivement à 12, sauf que M
enaShshèH et ‘ÈPh
eRaYîM sont deux tribus issues de JOSEPH, le fameux Joseph Aménophis dont la descendance prend une place conséquente au milieu de ses frères. On verra plus tard ce que ça signifie, mais en attendant, on a bien 12 noms sans avoir pour autant 12 tribus dans la mesure où normalement, chaque tribu porte le patronyme d’un fils de Jacob. En réalité donc, on a 10 tribus plus les deux demi-tribus ; demi, non pas parce qu’elles ont moitié moins d’importance mais parce qu’elles composent à elles deux l’unique tribu de Joseph. Si on s’en tient donc aux noms des fils de Jacob, il en manque un pour faire le compte, et c’est de LéVî qu’il s’agit.
Toujours est-il, si on en revient à notre chapitre, que dès les premiers mots, on voit qu’on s’approche de KaNa”aN : on est près du Jourdain, à Jéricho ! Ça se précise. Et donc YHWH se prononce sur l’attribution aux Fils de LéVî de villes dotées d'une ceinture de pâturages pour qu'ils puissent y résider et y vivre avec leur bétail. Les dimensions de ces districts urbains sont énoncées de deux façons différentes : la première au v. 4 mesure de manière circulaire la largeur des pâturages autour des remparts — environ 500m tout autour ; l'autre, au v. 5, à la manière d'Ezéchiel, mesure la largeur du carré au centre duquel se trouve la ville — on a ça en Ez 48,15-20 si vous voulez aller lire. Quoi qu’il en soit, qu’on mesure selon un encerclement ou selon un carré, la ville est considérée comme un point central, ce qui est peut-être applicable dans les vastes paysages de la Mésopotamie, mais beaucoup moins facilement dans un pays montagneux et vallonné comme KaNa“aN, ce qui est encore un indice de la rédaction tardive de ces versets !
On précise que ces villes doivent être au nombre de 48 choisies parmi celles des différentes tribus selon un principe proportionnel — alors qu’on verra au livre de Josué que ces villes seront choisies par tirage au sort, 4 par tribu, quelle que soit leur taille respective.
Ceci dit, on s’interroge : normalement, l’héritage des LéVîiM, c’est YHWH en personne ; on nous l’a répété plusieurs fois dans ce même livre et on le réentendra dans le Deutéronome, et encore dans le livre de Josué (
cf. Nb 18,20,23,24 ; 26,62 ; cf. Dt 12,12 ; 14,27 ; Jos 13,33 + Ez 44,28). D’accord, sauf qu’en attendant, il faut quand même bien vivre quelque part ! Donc sans avoir de territoire attribué, c’est au sein de chaque tribu que les fils de LéVî se verront offrir un terrain où pouvoir concrètement résider.
En fait, on pense aujourd’hui qu’avant David et Salomon, il y avait plusieurs sanctuaires répartis sur le pays dont le service était tenu par les LéVîiM. À cette époque, l’unité n’en était pas encore arrivée au stade où Jérusalem serait perçu comme unique sanctuaire fédérateur. Rappelons-nous toujours que ce dont nous parle le Pentateuque, le H.OuMMâSh en hébreu, c’est une INTERPRÉTATION
a posteriori de ce que visait la ToRaH, certes dès les premiers instants, mais qui a mis énormément de temps à être conscientisé. Ça n’est en réalité qu’à la réforme du prêtre “èZ
eRâ‘, Esdras, inspirée d’Ézéchiel, que les LéVîiM verront leur mission radicalement recentrée sur le service du Temple, raison pour laquelle, selon Ézéchiel, tous les LéVîiM auraient dû être rassemblés autour de Jérusalem. Dans notre chapitre, c’est moins strict ; et même, si on suit la répartition que donne en définitive le livre de Josué au ch. 21, on s’aperçoit que les villes lévitiques sont toutes situées aux frontières du pays, comme pour former une espèce de bouclier spirituel contre les ennemis de YHWH. Dit autrement, d’après cette vision, les LéVîiM vivant hors du Temple ont pour mission de protéger le peuple contre les ennemis de YHWH ; ce qui ne relègue évidemment pas à un second rang leur premier rôle à partir du Temple, à savoir : faire connaître la ToRaH — les Pharisiens n’apparaîtront que bien bien plus tard ! — et pour ceux d’entre eux qui sont prêtres, offrir les sacrifices ; bref de veiller aux prescriptions de la ToRaH de Moïse à la fois dans sa dimension cognitive et dans sa dimension charnelle pour permettre à Dieu de demeurer au milieu du peuple.
Bien. Alors que sont ces fameuses villes refuge où pourra trouver un abri tout « meurtrier par inadvertance », dit le v. 11, en attendant le jugement de la communauté sans avoir à craindre le Go‘éL, le racheteur, celui qui était certes chargé, nous disait le ch. 25 du Lévitique, de racheter les membres de sa famille qui se trouvaient par exemple en situation d’esclave ; mais un Go‘éL qui avait aussi le droit de vengeance dans le cas du meurtre d’un de ses proches ! Manière comme une autre de limiter les débordements meurtriers, un peu sur le mode de la loi du Talion : sang pour sang ! Toujours est-il qu’en cas de meurtre INVOLONTAIRE, le coupable pouvait donc trouver refuge dans l’une de ces villes et être protégé par le droit. Alors là, voyez, quand on connaît un peu ces affaires, on a encore un indice de la facture tardive de la rédaction du livre puisqu’en réalité, ce genre de disposition date de l’époque perse. Ce qui ne veut pas dire qu’elle soit incompatible avec la ToRaH de Moïse, au contraire ; donc pour le rédacteur, Moïse n’a pu que la recevoir lui-même comme une prescription de YHWH, raison pour laquelle on la positionne encore une fois dans ce temps du désert, au fondement de la ToRaH, pour toutes les générations qui suivront.
Alors maintenant, comment discerner un « meurtre involontaire » ? Là, les v. 16 à 29 vont énoncer les principes de distinction. Et c’est assez bien vu : si tu as tué ton frère, fut-ce involontairement, du fait que tu portais une arme, que tu étais habité par la haine et que tu as posé un acte de violence, il s’agit d’un véritable MEURTRE ! Tu ne l’avais peut-être pas prémédité MAIS tu as néanmoins mis en place les conditions de sa possibilité ; DONC tu es coupable et passible de mort par intervention du Go‘éL. En revanche, l’amitié et le caractère accidentel de la mort permettent de conclure au « meurtre involontaire », et là, le tueur échappe à la vengeance du Go‘éL, mais c’est à condition de résider jusqu’à la mort du Grand Prêtre dans une de ces villes refuge qu’il n'aura pas le droit de quitter. Autant dire qu’il est quand même en détention.
Des précisions complémentaires à partir du v. 30 indiquent le nombre de témoins nécessaires pour la validité de la procédure, interdisent toute compensation pécuniaire pour la peine et donnent les motivations spirituelles assez élevées de cette législation :
« Vous n’entacherez pas la terre où vous serez, car le sang, lui, entacherait la terre. Pour la terre, le sang qui y a été répandu ne s’expie que par le sang de celui qui l’a répandu ! Vous ne rendrez pas impure la terre où vous habitez, au milieu de laquelle je demeure , car Moi, YHWH, Je demeure au milieu des Fils d’Israël. » (Nb 35,32-33) Magnifique versets : si le meurtre est accidentel, on ne peut pas dire que le sang ait été versé, DONC on ne versera pas de sang en tuant le meurtrier ! Bien, ceci dit, il faut tout de même réparer l’acte, d’une manière ou d’une autre ! Mais comment ? Eh bien : la mort du Grand-Prêtre, nous dit le v. 32, sera une mort qui libèrera le meurtrier involontaire ! Alors comprenons bien : il ne s’agit pas ici d’une amnistie puisque le bénéficiaire n'est pas coupable. Cette prescription signifie que la mort du Grand-Prêtre est considérée comme EXPIATOIRE de ces homicides par accident pour que soit accomplie toute justice ; ce qui veut dire que la mort du Grand Prêtre est envisagée ici comme une OFFRANDE, comme un SACRIFICE ! Ah mais du coup, on saisit mieux par quelle vertu la mort du Christ Jésus revêt un caractère expiatoire pour les pécheur que nous sommes. Si la mort du Christ en croix expie nos péchés, c’est donc QUE JÉSUS EST GRAND-PRÊTRE, dit l’épître aux Hébreux ; et la phrase du Christ rapportée par saint Luc prend ici toute sa force :
« Père, pardonne-leur parce qu’ils ne savent pas ce qu’ils font ! » (Lc 23,34), comme pour dire que son exécution est de l’ordre du meurtre par inadvertance… De façon codée certes mais néanmoins puissante, Jésus se présente ici comme le Grand-Prêtre qui meurt pour les pécheurs, POUR LES LIBÉRER de la sentence de mort qui, en toute justice, devrait s’abattre sur eux puisque redisons-le : le péché, comme désobéissance aux commandements de Vie, consiste toujours à donner la mort d’une manière ou d’une autre ! En tout cas, voilà un angle propice à la méditation sur le sens de la Passion de Jésus, et donc de notre Salut. On n’en dira pas plus ici, mais tout ça a du sens, et on voit, encore une fois, combien un christianisme qui se lit à la lumière de l’Ancien Testament se comprend lui-même d’autant plus profondément.
Un dernier complément est apporté par le ch. 36 aux règles du partage de la Terre, et spécialement à la loi concernant les filles héritières — ah tiens, l’intervention des filles de Ts
eLâPh
eHaD au ch. 27 a fait son chemin ! D’ailleurs ce sont elles qui sont mentionnées au v. 2.
La question est celle-ci : si les filles peuvent hériter de leur père, que devient l’héritage dans le cas où elles épousent quelqu’un d’une AUTRE TRIBU que la leur ? Réponse : L’héritage doit passer à la tribu de l’époux, ce qui entraîne
ipso facto la dépossession des biens de la tribu dont l’épouse est originaire, donc PROBLÈME ! Comment faire pour que les tribus ne se dépouillent pas les unes les autres ? Et c’est là qu’apparaît la loi selon laquelle une fille HÉRITÈRE n’a pas le droit de se marier avec quelqu’un d’une autre tribu. Les autres filles peuvent se marier avec qui bon leur semble, de n’importe quelle tribu, mais SI ELLES SONT HÉRITIÈRES, là, le devoir de préserver les biens de la tribu passe avant les amourettes. Ceci dit, rappelons-nous qu’on ne se mariait pas pour raison d’amour à l’époque : les mariages étaient largement arrangés comme partout, mais bon : en tout cas la loi est donnée pour éviter que la part de chaque tribu ne vienne à se disperser jusqu’à disparaître.
Du coup, ayant ainsi assuré à tous un héritage permanent et définitif, le code du partage de la terre est à présent terminé. On est arrivé aux rives du Jourdain, le peuple s’apprête à traverser le fleuve pour prendre possession de l’héritage promis par YHWH. On s’attendrait évidemment à ce que le cortège s’ébranle, mais il nous faudra encore être patients : un travail de mémoire plus conséquent est requis au préalable, que le livre du Deutéronome va assumer, mais on verra ça la prochaine fois.
FÉLICITATIONS en tout cas pour être arrivé jusque-là, ce qui est rare pour des chrétiens. Nous ferons un petit bilan dans une dernière vidéo conclusive sur l’ensemble du livre, mais avant ça, je vous souhaite une bonne lecture de ces deux derniers chapitres. Je vous remercie.
______________________________________________________________