Transcription du texte de la vidéo : Tous droits réservés. Citation : mentionner : © Père Alain Dumont, La Bible en Tutoriel, http://www.bible-tutoriel.com/ + titre de l'article ______________________________________________________________Bonjour,
Au terme de toutes ces vidéos sur le livre des Nombres, je vous propose de prendre le temps d’un retour à l’essentiel concernant ce livre
a priori déconcertant, un des livres les plus déconcertants de la ToRaH, il faut bien l’avouer, mais ce qui promet du même coup — la ToRaH nous y a déjà bien habitués — d’être une source d’enrichissement d’autant plus étonnante.
D’abord rappelons-nous : un des noms hébreux de ce livre est B
eMiD
eBaR, littéralement :
« Dans le désert ». Comme si une bannière était dressée ici pour nous signifier que sur le chemin de la liberté initié avec la sortie d’Égypte, une traversée du désert n’était rien de moins que NÉCESSAIRE. Non pas une “installation” “DANS” le désert, mais une TRAVERSÉE.
Alors on est en droit de se demander pourquoi. Sans doute parce que quand l’homme se prend à stagner en permanence à la place où il est — ce qu’on appelle le « confort » —, cet homme ne peut tout simplement plus GRANDIR. Alors bien sûr que l’homme doit savoir s’asseoir pour pouvoir réfléchir sur lui, sur sa vie, mais il n’empêche qu’à un moment ou à un autre, il DOIT non moins sortir de sa « zone de confort » comme on dit aujourd’hui, c’est-à-dire s’engager sur les chemins de la vie, du monde, pour passer d’une station à l’autre. Entre l’Égypte, qui a été la matrice du peuple des Fils d’Israël — une matrice qui n’a pas été toujours douloureuse mais qui l’est devenue au bout de 4 siècles — ; entre l’Égypte donc et KaNa“aN, il y a un MiD
eBaR, nous dit ce livre ; un désert qu’il faut nécessairement TRAVERSER. 1
er enseignement, inscrit dans le titre même du livre.
Deuxièmement, le livre des Nombres convoque à une interrogation : jamais cette traversée n’aurait dû prendre autant de temps ! « 40 ans », nous dit-on dans le style du rédacteur sacerdotal, pour signifier en réalité le temps d’UNE GÉNÉRATION. Rappelons-nous : la génération qui est sortie d’Égypte, qui a reçu la ToRaH par Moïse à l’HoRèV, n’est pas la génération qui est entrée en KaNa“aN. Donc on se pose la question : POURQUOI ? On aurait pu cacher ce drame : quand on raconte une histoire familiale, charnelle, on rapporte en général les étapes les plus décisives, les victoires qu’on défile les unes après les autres, sans trop s’attarder — voire même en TAISANT les épisodes par trop douloureux comme les scandales ou les échecs, ce qu’on appelle en psychologie les « secrets de famille ».
Ici, non : la CHAIR d’Israël n’a pas pu taire ce moment peu glorieux de sa libération, ni éluder la question : Après le séjour à l’HoRèV, on aurait DÛ entrer en KaNa“aN quelques semaines plus tard tout au plus ; pourquoi la génération qui a eu ce culot de tenir tête à la colossale puissance égyptienne pour sortir de ses griffes meurtrières ; pourquoi cette génération est-elle restée plantée dans le MiD
eBaR ? Pourquoi seuls les ENFANTS de cette génération sont-ils entrés en KaNa“aN ? Une question qui ne cesse de hanter l’âme juive jusqu’à aujourd’hui, ce qui n’est pas sans vertu puisque c’est cette question qui, quelque part, interdit à ce peuple de tomber dans l’orgueil ; de tomber dans cette suffisance qui jette les nations les unes contre les autres dans des luttes fratricides de pouvoir, luttes d’autant plus vaines que même les empires qui ont su écraser les nations sœurs, n’échappent jamais à la décadence qui préside à leur disparition à plus ou moins long terme.
« Qui s’élève sera abaissé » est le mouvement récurrent de l’histoire dont les nations, noyées dans leur orgueil, semblent incapables de tirer quelque leçon que ce soit. Or au sein de cette histoire kafkaïenne, UN peuple demeure et trace son chemin = le peuple d’Israël. Comment fait-il ?
Israël a compris, quand il était en exil à Babylone, qu’il ne fallait pas laisser les ombres de son histoire enténébrer son avenir ! Il choisit donc, dans le livre B
eMiD
eBaR, de leur donner la parole pour en retenir la leçon : faisant l’expérience de l’abaissement pour avoir vainement tenté de s’élever par soi-même, Israël apprend que cet abaissement vécu dans la Lumière de YHWH devient la promesse d’un relèvement et la révélation de la Miséricorde du DIEU de la ToRaH ! Là n’est pas la moindre grandeur de ce peuple pour qui le livre du désert, B
eMiD
eBaR, n’est ni plus ni moins que le témoin du chemin qui permet l’avènement de la promesse de DIEU faite à Ézéchiel :
« Je leur donnerai un cœur de CHAIR ! » Eh bien voilà : le cœur de chair d’Israël se reconnaît à ce qu’il s’ouvre ici à un magnifique abandon de toute superbe sous la forme d’une confession, si tant est que c’est à la CAPACITÉ DE CONFESSER SON PÉCHÉ qu’on distingue un cœur de CHAIR d’un cœur de PIERRE, et soit dit en passant, qu’on découvre ce qu’est la véritable VIRILITÉ ! Un jour, il faudra que je fasse une vidéo sur ce thème profondément biblique.
En attendant, dans un effort d’honnêteté absolument sans pareil dans l’histoire du monde, Israël va donc mettre cette période en RÉCIT. Pour quoi faire ? Mais pour accéder à son IDENTITÉ ! Pour savoir qui il est dans la mesure où comme l’a montré Paul Ricœur dans un maître ouvrage intitulé
Soi-même comme un autre, toute identité est essentiellement NARRATIVE. Vous voulez savoir qui vous êtes ? Vous devez NÉCESSAIREMENT passer par la NARRATION, par le fait de vous RACONTER ; de RACONTER dans quelle histoire familiale, populaire, traditionnelle, vous vous inscrivez POUR POUVOIR ensuite envisager l’ÉTHIQUE, c’est-à-dire envisager les actes qui détermineront votre présent et votre avenir. Et la ToRaH est de ce point de vue un exercice exceptionnel, unique, de NARRATION de la part d’un peuple qui, plus que tout autre, se donne pour tâche de raconter d’où il vient, où il va et donc QUI IL EST ! Et le christianisme, qui se greffe sur cette racine de la ToRaH de Moïse par Jésus, ne comprend son identité que s’il entre à son tour dans sa NARRATION ! D’où la rédaction d’un NOUVEAU TESTAMENT ; d’où la discipline de rassemblements réguliers où le RÉCIT de la vie de Jésus et des débuts de l’Église est PROCLAMÉ et où, par les sacrements. Cette NARRATION s’inscrit dans notre CHAIR :
« Je leur donnerai un cœur de CHAIR ! » Passer directement aux « valeurs chrétiennes » sans passer par le récit, par la NARRATION, c’est être ni plus ni moins que dans l’idéologie pure, désincarnée et mortifère — l’histoire récente l’a suffisamment montré, et à grande échelle qui plus est.
Bref. Tout ça pour dire que si le récit de B
eMiD
eBaR n’est vraiment pas glorieux ; s’il ne présente pas Israël sous son meilleur jour, il offre néanmoins à ce peuple une NARRATION qui illumine sans fard son identité, et ce faisant, lui offre sa place dans l’histoire. C’est tout à l’honneur d’Israël d’avoir porté à la lumière ces zones d’ombre plutôt que de les enfouir comme on fait toujours avec les secrets de famille. Un secret de famille, ça plombe l’histoire qu’il a comme infestée, de sorte qu’il génère une souffrance d’autant plus douloureuse qu’elle est toujours difficile à diagnostiquer : l’histoire de la famille se fossilise pour ainsi dire ; la descendance est comme frappée d’immobilisme et génère des douleurs d’autant plus vives qu’on ne sait pas par quel coup du sort on n’arrive plus à marcher.
Du coup, en narrant cette face cachée de son histoire à la face du monde ENTIER, devant TOUTES les nations, Israël s’avoue avant tout À LUI-MÊME que si cette partie de son histoire fondatrice fut malheureuse, à la réflexion, ce n’est pas par la faute de YHWH mais par celle des Fils d’Israël eux-mêmes ! Par la narration du livre des Nombre, Israël s’identifie lui-même comme son pire ennemi à chaque fois qu’il se révolte contre YHWH ! Et par cette identification, Israël se donne un moyen formidable pour être vigilant vis-à-vis de LUI-MÊME et savoir rester en état de marche, quoi qu’il arrive, génération après génération.
Toute la vigueur du peuple juif se puise, pour ainsi dire, dans le récit du livre de B
eMiD
eBaR, ce que trop peu de chrétiens comprennent. En fait, c’est un livre de CONFESSION qui appelle et qui RÉVÈLE la MISÉRICORDE de YHWH dans la mesure où B
eMiD
eBaR dénote un acte de FOI phénoménal : la FOI de TOUT UN PEUPLE qui se reconnaît pécheur ; qui APPREND donc à lâcher prise, à s’en remettre à la ToRaH de YHWH et qui expérimente un de ses attributs les plus essentiels, à savoir la MISÉRICORDE. Un très beau passage du
Talmud de Babylone, dans le traité
BeRâKhOT (7a), dit que DIEU est miséricordieux avant d’être juste ; il est même miséricordieux AVANT le péché. Dit autrement, ce n’est pas le péché qui « rend » YHWH miséricordieux — le péché n’a pas ce pouvoir —, mais c’est parce que YHWH est miséricordieux AVANT le péché qu’Il peut faire miséricorde APRÈS ! Dans le même sens, un autre passage du Talmud précise que si YHWH créer, c’est en vertu d’une MISÉRICORDE qui précède cette création. YHWH sait combien l’homme sera fragile et que sa mission sera difficile étant donné l’étendue de sa vulnérabilité ; mais Il décide néanmoins de créer le monde parce que Sa miséricorde ne cessera jamais de relever l’homme faible et pécheur. Mieux encore : tout pécheur qu’il soit, par la vertu de cette même MISÉRICORDE divine, YHWH sait que cet homme parviendra à être élevé jusqu’à la Joie des Noces éternelles !
Bien. Toujours est-il qu’au fil du livre de B
eMiD
eBaR, ce peuple APPREND à OBÉIR et S’IDENTIFIE ainsi comme FILS, comme être LIBRE ; Il APPREND que choisir le chemin de la vie suppose d’abandonner celui de la mort, ce qui n’est une leçon facile pour personne. Tout, ici, est dans le verbe APPRENDRE ; on n’APPREND véritablement que CHARNELLEMENT, c’est-à-dire en réalité à partir du moment où l’on entre dans un RÉCIT, dans une NARRATION qui me précède et que je me découvre en capacité, en devoir même, de transmettre ! Non, tout n’est pas spontané ; le bien n’est pas spontané ; l’amour n’est pas spontané ; les valeurs de la VIE ne sont pas spontanées : tout cela S’APPREND, mais ne s’apprend, nous dit la Bible, que par la science de la NARRATION sans laquelle il n’y a aucune TRANSMISSION possible ! Ce qui n’est pas NARRÉ est stérile, voire mortifère… Raison pour laquelle vous aurez beau lire des milliers de maximes de sagesse toutes plus belles les unes que les autres ; vous aurez beau faire de la philosophie ; apprendre par cœur des manuels de morale, stoïcienne, chrétienne, laïque ou autres… tant que cette sagesse, cette philosophie ou cette morale n’intègrent pas une NARRATION, elles restent vaines ! Et ça n’est pas là un des moindres enseignements de la ToRaH, ni des Évangiles.
Voyez : la grandeur inaliénable de ce petit peuple au milieu de toutes les nations a été d’accepter d’être LE PREMIER à se mettre au travail ; un travail de NARRATION dont le livre B
eMiD
eBaR se présente comme une confession sans fard à la face de YHWH et de toutes les nations. Rien que pour ça, sa lecture devrait se faire dans un sentiment de profonde GRATITUDE au regard de son édition qui nous permet de dire— malgré tout ce qu’on peut lui reprocher aujourd’hui pour quelque raison que ce soit — qu’Israël, à l’instar de Moïse, est le peuple « le plus humble que la terre ait porté » (Nb 12,3) au sens où Thérèse de Lisieux, éclairée par l’Imitation de Jésus-Christ, rappelle à sa sœur Céline ce qu’est la véritable humilité :
« Il faudrait surtout, me disait-elle, être humble de cœur, et vous ne l'êtes point, tant que vous ne voulez pas que tout le monde vous commande. Vous êtes de bonne humeur tant que les choses vous réussissent, mais aussitôt qu'elles ne vont plus à votre idée, votre figure se rembrunit. Et cela n'est pas la vertu. La vertu c'est de se soumettre humblement sous la main de tous, c'est de vous réjouir de ce qu'on vous blâme. Au commencement de vos efforts, la même contrariété paraîtra à l'extérieur et les créatures vous jugeront aussi imparfaite, mais c'est là le plus beau de l'affaire, car vous pratiquerez l'humilité, qui consiste non pas à penser et à dire que vous êtes remplie de défauts, mais à être heureuse que les autres le pensent et même le disent — Alors là, c’est très fort, et c’est exactement ce que produit la lecture du livre des Nombres de la part des nations !
— Nous devrions être très contentes que le prochain nous dénigre quelquefois car si personne ne faisait ce métier-là que deviendrions-nous ? C'est notre petit profit… » En définitive, ce livre est donc moins celui des catastrophes que celui de l’HUMILITÉ !
Bref. Toujours est-il que cette marche, donc, a pris le temps d’une génération, mais de toute manière — et c’est ce qui nous intéresse —, il y avait une traversée NÉCESSAIRE pour passer d’une situation à l’autre, ce qu’en d’autres termes on appelle une CROISSANCE : si on veut permettre à un enfant de vivre, il ne faut pas se contenter de le mettre sur une chaise pour simplement le gaver et lui bourrer le crâne : il faut l’accompagner dans sa marche d’un point à un autre, l’encourager dans les risques qu’il prend, non pas comme on comprend aujourd’hui le « coaching » — « croie en toi ! T’es le meilleur !
Yes we can ! » — mais à travers la NARRATION de l’histoire de laquelle il se reçoit : « pour aller de là à là, tes pères ont fait ceci, ils ont fait cela ; les conséquences furent celles-ci, elles furent celles-là, etc. » ; une narration qui va alors permettre à chaque nouvelle génération, en se sentant appartenir à une histoire, d’aller jusqu’au bout de ses propres choix, quels qu’ils soient — même mauvais de notre point de vue. Ce qui importe, c’est que cette NARRATION lui permettre d’entreprendre SA vie, SA marche à travers le désert à traverser pour sortir de l’Égypte matricielle. Une NARRATION qui dit ceci en substance : avec Jacob, une petite semence de 70 membres vient comme se déposer en Égypte pour y grandir tel un embryon dans le ventre de sa mère ; mais plus de quatre siècles plus tard, il s’agit de sortir de cette Égypte matricielle devenue étouffante avec le temps, pour répondre à l’appel de KaNa“aN où Israël a pour vocation de s’unir à YHWH comme une Épouse à son Époux.
Et entre les deux, reste ce fameux DÉSERT à traverser ! Un désert dans lequel on trébuche, où l’on se retrouve face à SOI-MÊME comme face à son pire danger, bref : où l’on se découvre VULNÉRABLE ! Dès lors, on se révolte, on trépigne, on décide de prendre soi-même les choses en main — « On n’est jamais mieux servi que par soi-même » comme dit l’adage, bien que ça reste à prouver ! — et on provoque soi-même les catastrophes qu’on redoutait. C’est en gros le principe qui préside à la plus grande partie de la NARRATION du livre de B
eMiD
eBaR ! Et de fait : à part les premiers chapitres et les tout derniers, tout le livre nous fait passer presque sans interruption d’un échec à l’autre. Mais c’est, nous dit le livre, pour qu’Israël devienne adulte en acceptant joyeusement le secours de YHWH miséricordieux !
Or regardez comment un livre écrit voici plus de 2500 ans diagnostique prodigieusement, charnellement, nos problèmes contemporains, comme par exemple celui de la plupart de nos ados occidentaux patauds et midinettes, sûr qu’ils ont tout compris du monde qu’ils regardent avec un mépris consommé… Pourquoi ? Parce qu’ils ont été surprotégés dans leur enfance et qu’ils sont dans le DÉNI TOTAL de leur VULNÉRABILITÉ ; ce qui leur interdit de devenir adultes ! À cause du monde omni-virtuel dans lequel on les noie, rares aujourd’hui sont les enfants confrontés au réel, sauf peut-être ceux qui font encore un peu de scoutisme, et encore. Rares sont surtout les enfants que les parents inscrivent dans une HISTOIRE — qu’il s’agisse de la famille ou celle d’un peuple — en RACONTANT cette histoire, telle qu’ils la connaissent, tels qu’ils la vivent CHARNELLEMENT. Et il ne s’agit pas là uniquement de culture mais proprement de VIE SPIRITUELLE ; une vie dont la liberté se déploie non pas en se révoltant contre DIEU mais en Lui OBÉISSANT ! Ah ! Si les parents savaient toute l’attente de leur progéniture à ce sujet, dont le spirituel tient la PREMIÈRE PLACE ! Cela, puisque l’école républicaine refuse de le leur donner, c’est donc à la famille et au peuple à laquelle elle se sent appartenir — le peuple jouif ou l’Église chrétienne — d’offrir à la génération suivante le CADRE NARRATIF qui lui permettra de se déployer et de viser un avenir d’une grandeur sans pareil ; qui mettra en elle le désir de s’élever et d’élever avec elle tout le genre humain. Ça n’est pas rien !
Eh bien tout ça, c’est-à-dire le chemin nécessaire pour devenir adulte et prendre sa place dans le monde pour l’élever, pour le transfigurer — et pas seulement pour le « transformer » comme le pensait Karl Marx —, c’est dans la Bible ! Une Bible dans laquelle le livre B
eMiD
eBaR tient une place majeure ! Rien à voir avec les théories romantiques de l’éducation d’un Jean-Jacques Rousseau ! La Bible tient sa crédibilité de ce qu’elle n’énonce pas de théorie pure mais accroche tout son enseignement dans l’expérience des pères qui ont à cœur de transmettre la mémoire de tout un peuple en RACONTANT leur histoire, avec ses ombres comme avec ses lumières. Bref, c’est du CHARNEL ; c’est du vécu, sur le terrain, raison pour laquelle c’est de la SAGESSE À L’ÉTAT PUR ! Et cette sagesse est là, humblement disponible, entre nos mains ; se livrant à être scrutée pour AUJOURD’HUI sortir d’Égypte à la suite de Moïse ; pour AUJOURD’HUI marcher dans le désert grandir, sans cacher que c’est en trébuchant, chute après chute, relèvement après relèvement, pardon après pardon vis-à-vis d’un DIEU en qui l’on apprend à mettre sa FOI et son ESPÉRANCE. La fin du Deutéronome l’a bien compris :
« Cette ToRaH que Je te prescris aujourd’hui n’est pas au-dessus de tes forces ni hors de ton atteinte. Elle n’est pas dans les cieux, pour que tu dises : « Qui montera aux cieux nous la chercher ? Qui nous la fera entendre, afin que nous la mettions en pratique ? » Elle n’est pas au-delà des mers, pour que tu dises : « Qui se rendra au-delà des mers nous la chercher ? Qui nous la fera entendre, afin que nous la mettions en pratique ? » Elle est tout près de toi, cette Parole, elle est dans ta bouche et dans ton cœur, afin que tu la mettes en pratique. » (Dt 30,12-14)
Alors maintenant, c’est vrai que la tradition juive comme chrétienne appelle aussi ce livre le SéPhèR ou le H.OuMMâSh Ha-PéQOuDîM comme dit le Mi D
eRaSh : le livre des dénombrements, d’où notre « livre des Nombres » en français — H.OuMMâSh désigne les 5 livres de la ToRaH, ce qu’on appelle en français le Pentateuque —. Alors on peut se demander pourquoi : simplement, disent les rabbins, parce qu’en prévision des épreuves, il convient de dénombrer ce peuple au début de la traversée du désert mais aussi à la fin, après toutes les catastrophes, pour vérifier ce qu’il reste de ce peuple dans la mesure où chaque désastre se solde par un prix humain à payer somme toute très lourd ! Est-ce qu’au terme de toutes ces épreuves, le peuple reste capable de répondre à l’appel de YHWH ? Ou pour parler comme les rabbins : est-ce qu’après toutes ces chutes, le peuple se perçoit toujours comme le KèLî, le RÉCEPTACLE de la Lumière divine qui demeure dans le MiShKâN, dans l’espérance de pouvoir un jour venir habiter le cœur, la CHAIR de ce peuple à la nuque raide ?
Parce que dans le fond, en soi, les livres de Genèse, Exode et Lévitique auraient pu suffire ! YHWH trouve en ‘AV
eRâHâM cet homme de qualité qui va entrer dans l’Alliance, c’est-à-dire par qui les Noces vont enfin pouvoir être envisagées entre le Créateur et sa Création ; le clan du patriarche grandit, devient une famille somme toute modeste qui va devoir descendre en Égypte où elle va devenir un peuple et surtout où vont se mettre en place les éléments de sa “aVODâH, de son sacerdoce au service de sa sanctification. Donc en soi, tout aurait pu s’arrêter là ! Pourquoi alors a-t-il donc fallu que le peuple entre dans cette étape qu’il faut bien appeler une chute vertigineuse ? « Que diable allaient-ils faire dans cette galère ? », comme disait Géronte dans
Les Fourberies de Scapin ? Eh bien il reviendra au Deutéronome de répondre.
Le Deutéronome, c’est le livre qui va mettre le peuple en travail. Un travail sur soi qui, grâce à la NARRATION, va tout reprendre pour permettre, à la fin, de faire le choix de la VIE ; et pour ça, d’abandonner ce satané fantasme de toute-puissance qui mène à la mort — le livre des Nombres le raconte à l’envi — Choisir la vie donc en abandonnant le désir mortel de mettre la main sur YHWH, un fantasme d’autant plus fort qu’Israël est revêtu d’un sacerdoce unique, d’une puissance d’élévation telle que n’en connaît aucune autre nation ! Pour le dire autrement, il lui faut convertir ce fantasme pécheur, donc meurtrier, en puissance VIVIFIANTE.
Sauf qu’un tel choix, décidément, ne peut pas être simplement intellectuel… La VIE et la MORT ne sont pas de purs concepts ! Et c’est là tout le mystère et la grandeur de cette traversée du désert ! Israël a accepté de NARRER l’expérience de sa mort, vous vous rendez compte ? Raconter ses propres chutes pour découvrir comment YHWH a néanmoins pu relever son peuple ! Ça, c’est de l’expérience CHARNELLE ! Parce qu’évidemment, il ne s’agit pas de chuter pour chuter ! Il faut aussi apprendre à RÉPARER, ou du moins se donner les moyens de ne pas retomber ! Raison pour laquelle, à chaque faute va quasiment correspondre un commandement nouveau, qui n’avait pas encore été donné, pour faire en sorte que le peuple ne s’égare plus dans cette impasse. Un commandement qui n’est pas une rétorsion mais une lumière de vie. Ce qu’on appelle en hébreu le ‘OR M
e‘oPhèL, c’est-à-dire cette Lumière —‘OR — qui jaillit mystérieusement de l’obscurité — ‘oPhèL. Comme si la situation de faute, d’échec, de chute, allait obliger la lumière divine à descendre encore plus bas pour éclairer des régions spirituelles qui restent dans l’ombre. Et là, c’est vraiment une dimension nouvelle, inattendue, qui nous est donnée dès le livre des Nombres et qui conduira évidemment, pour les chrétiens, à entrer dans le mystère de la KÉNOSE
du Verbe fait CHAIR qui, tout innocent qu’Il soit, ira jusqu’à entrer en Personne dans la mort du péché pour y faire jaillir la lumière de la Résurrection !
Du coup, c’est dans ce livre qu’on découvre ce qu’est véritablement un JUSTE, un TsaDîK : non pas celui qui ne faute pas — ça, c’est le mensonge du monde qui cache sa faute pour paraître parfait aux yeux des autres, pour mieux les tromper — Le juste donc n’est pas celui qui ne faute pas mais qui sait se relever ! Le livre des Proverbe dit très justement :
« Sept fois le juste tombe, et il se relève. » (Pr 24,16) En fait, le JUSTE, c’est celui qui SAIT SE RELEVER ! Non pas avec orgueil en disant : « Même pas mal ! », mais HUMBLEMENT, en apprenant la leçon de sa chute. Voilà : encore, jusqu’au Lévitique, on aurait pu se dire, malgré l’épisode du taurillon d’or ou celui de NaDaV et ‘AViHOu, que le juste est celui qui ne tombe jamais, qui se maintient dans la sainteté, presque à hauteur de YHWH pourrait-on dire. Oh, mais voilà : à partir du Livre des Nombre, c’est fini, on ne peut plus dire ça. Le Juste, c’est celui qui peut fauter, parce que quand on avance dans le désert, il est inévitable de fauter ; on n’est pas dans le milieu protecteur ou assisté dont on rêve, dans la bulle dirait-on aujourd’hui. De sorte que le livre des Nombres nous apprend que la véritable question du juste — ou du saint, c’est la même chose — n’est pas : « Que faut-il faire pour ne pas chuter ? » mais : « Qu’est-ce que je fais LORSQUE j’ai chuté ? ».
Dans le fond, c’est ce qu’il y a d’extraordinaire dans ce livre du début jusqu’à la fin : le livre des Nombres nous propose une nouvelle définition du Juste, à savoir celui qui n’a de cesse de se relever et de relever tout ce qui a été entraîné avec lui dans sa chute. Et du coup, on pourrait dire que le livre des Nombres, c’est le PASSAGE D’UNE JUSTIFICATION À UNE AUTRE. La première justification se fait valoir de la présence miraculeuse de YHWH à travers la colonne de Nuée, la Manne et divers autres prodiges. Du coup, Israël se dit en quelque sorte : « On n’a pas peur, on est les plus forts parce que YHWH est avec nous ! ». Sauf qu’arrivée au moment de se battre pour entrer dans le pays, Israël se révolte et ne témoigne que d’une lâcheté lamentable — qui est la nôtre tant qu’on n’a pas travaillé sur soi —. Il faut donc passer à une SECONDE JUSTIFICATION ! Au terme de 40 années, le peuple a enfin appris qu’il est pécheur, qu’il ne peut plus prétendre être DIEU à la place de DIEU, mais que, s’il accepte de se recevoir de DIEU, alors jaillira en Israël la force, le courage les plus puissants qui soient pour toujours se relever et élever la création comme YHWH l’y convoque ! Il ne s’agit donc plus de devenir DIEU à la place de DIEU mais de DEVENIR DIEU EN ENTRANT DANS UNE PLEINE COMMUNION AVEC LUI, ce que célèbreront les Noces éternelles ! Soit dit en passant, c’est exactement la raison pour laquelle un juif, a l’interdiction d’entrer dans le mystère de YHWH par la kabbale avant 40 ans ! Il faut se savoir charnellement pécheur si on ne veut pas mourir d’être ébloui par la Lumière divine ! Mais bon, c’était en passant.
Quoi qu’il en soit, c’est exactement la parabole de Jésus à propos du Pharisien et du Publicain !
« Deux hommes montèrent au Temple pour prier. L’un était pharisien, et l’autre, publicain (c’est-à-dire un collecteur d’impôts). Le pharisien se tenait debout et priait en lui-même : “Mon Dieu, je te rends grâce parce que je ne suis pas comme les autres hommes – ils sont voleurs, injustes, adultères –, ou encore comme ce publicain. Je jeûne deux fois par semaine et je verse le dixième de tout ce que je gagne.” — donc je suis juste à la première manière, à la manière présomptueuse d’Israël avant le livre des Nombres ! —
Le publicain, lui, se tenait à distance et n’osait même pas lever les yeux vers le ciel ; mais il se frappait la poitrine, en disant : “Mon Dieu, montre-toi favorable au pécheur que je suis !” — Le publicain, lui, est juste de la seconde justification, celle de l’humble qui ne se prévaut pas de sa force mais compte sur la miséricorde de YHWH. Et donc Jésus de poursuivre : —
Je vous le déclare : quand ce dernier redescendit dans sa maison, c’est lui qui était devenu juste, plutôt que l’autre. Qui s’élève sera abaissé ; qui s’abaisse sera élevé. » (Lc 18,10-14)
Eh bien voilà : la source de l’enseignement de Jésus n’est, encore une fois, pas ailleurs que dans la ToRaH de Moïse : le JUSTE est celui qui ne compte pas sur les miracles extérieurs mais ce qui, fort d’une JUSTICE INTÉRIEURE, met toute son espérance dans la ToRaH qui le fera grandir en l’encourageant à mettre sa foi dans la miséricorde de YHWH. Parce que mystérieusement, on ne le redira jamais assez, c’est de CROISSANCE qu’il s’agit, selon le principe que toute épreuve qui n’anéantit pas fait grandir. YHWH est là pour prévenir tout anéantissement, ce qui est le cœur du cœur de l’Évangile du Christ Jésus selon au moins deux principes :
1. D’une part, on vient de l’entendre :
« qui s’élève sera abaissé ; qui s’abaisse sera élevé » ;
« qui s’élève » — c’est-à-dire par soi-même, dans le fantasme de toute puissance —
sera abaissé — un passif qui exprime que DIEU préside mystérieusement à cet abaissement ;
mais qui s’abaisse — c’est-à-dire qui entre librement dans cet abaissement et non qui le subit servilement, car alors rien ne peut avancer — ;
qui s’abaisse, donc,
sera élevé — toujours ce passif qui exprime que YHWH, une fois l’homme vainqueur de son fantasme meurtrier, pourra enfin faire advenir la joie des Noces, la joie de la Rencontre Nuptiale, libre et sans plus de peur, entre le Créateur et sa Création. Eh bien sans le livre des Nombres, Jésus n’aurait pour ainsi dire jamais pu émettre cette maxime !
« Qui s’élève sera abaissé » correspond au peuple d’Israël du premier dénombrement ;
« qui s’abaisse sera élevé » correspond au peuple d’Israël du second dénombrement.
2. Quant au second principe que lègue l’Évangile à toutes les nations qui mettent leur foi en Christ, c’est que YHWH, par sa MISÉRICORDE, veille toujours à ce que l’épreuve ne nous anéantisse pas. On a ça dans la dernière demande du Notre-Père qui dit littéralement :
« ne nous emporte pas dans l’épreuve » au sens de :
« Ne nous lâche pas, ne nous laisse pas abattus dans l’épreuve, mais délivre-nous du mal ! » Voilà : on ne demande pas que les épreuves nous soient épargnées — puisqu’elles sont indispensables à notre croissance — mais qu’elles ne nous anéantissent pas. Et qu’est-ce qui nous permet d’oser faire une telle demande ? La NARRATION du Livre des Nombres qui raconte comment YHWH a manifesté charnellement à son peuple qu’Il ne l’abandonnait pas, tout pécheur qu’il soit. Cette NARRATION, entre autres, nous greffe sur la racine de l’Olivier franc d’Israël et refonde notre identité chrétienne, l’identité d’un peuple qui reste toujours capable, quoi qu’il arrive, de se relever pour reprendre la marche sur le chemin de la VIE. Vous voyez qu’on aurait tort de considérer trop rapidement ce livre des Nombres, ce livre du MiD
eBaR, comme négligeable…
Nous sommes dès lors prêts à ouvrir le livre du Deutéronome la prochaine fois. Encore bravo d’être arrivé jusque-là dans votre lecture du Pentateuque, du H.OuMMâSh. Hardi petit ! Ne baissons pas les bras au moment de franchir cette prochaine étape qui promet d’être passionnante ! Je vous remercie.
Vidéo en réencodage. Elle sera disponible dès vendredi matin 13 avril. Merci de votre patience. ______________________________________________________________