Isaac se trouve confronté à un difficile dilemme : ayant deux fils, auquel donner la bénédiction ? Lequel sera l’Élu ? Car il ne peut y avoir qu’un seul et unique porteur de la Promesse...
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Bonjour,
Nous poursuivons notre lecture du Livre de la Genèse avec le ch. 27. La vie d’Isaac a passé comme une trainée de poudre : il est « vieux » — le Talmud dit qu’il a 123 ans — et il est aveugle. Alors les rabbins se demandent pourquoi : si le patriarche est infirme, c’est qu’il a fait une faute. Justice immanente. L’un d’eux lit dans le livre de l’Exode : « N’accepte pas de présent corrupteur, car la corruption trouble la vue des clairvoyants » ! Or que demande-t-il à son « Grand fils », son Beno Hagadol ? « Prépare-moi du ragoût comme je l’aime, que je mange et que mon âme te bénisse avant que je meure ! » Ça, dit rabbi Yistrak, c’est de la corruption. Et donc, si Isaac est aveugle, c’est vis-à-vis de son fils Esaü !!! On est toujours aveugle vis-à-vis de ceux qu’on préfère aux autres ! Et du coup, il est aussi aveugle, mais en mauvaise part, vis-à-vis de Jacob.
Donc l’enjeu est celui de la bénédiction : « Me voici devenu vieux, je ne sais pas le jour de ma mort — ne vous en faites pas, il va encore vivre au moins 57 ans, dit le Talmud —. Maintenant, prends ton attirail, ton carquois et ton arc, sors dans la brousse et chasse pour moi du gibier. Puis prépare-moi un ragoût comme je l’aime et apporte-le moi, que je mange, pour que mon âme te bénisse avant que je meure. »
Ah voilà : la fameuse bénédiction ! Encore elle ! Tellement essentielle concernant la filiation. rappelons-nous que la filiation a toujours deux dimensions : d’une part la dimension de la chair, par la mère ; d’autre part la dimension de la parole, par le père. On retrouve cela dans la naissance du Christ : il prend chair de la Vierge Marie, mais il reçoit la bénédiction de DIEU, au moment de son baptême, qui est donc son vrai Père. Dans le fond, si tu veux savoir qui est ton père, demande la Bible, cherche pour savoir qui te bénit. En Gn 1,27-28, DIEU bénit le premier couple humain : il est Père dans le cadre de l’Alliance. En charge ensuite, pour le père humain, de transmettre cette bénédiction. Autrement dit, la semence humaine transmet la vie du corps = immanence, fusion. La parole paternelle, elle, est comme une semence de vie divine, transcendante : par cette bénédiction, l’enfant prend conscience qu’il se reçoit, non pas de lui-même — c’est le fantasme de toute puissance : je suis la propre source de moi-même ! —, mais d’un autre qui lui est absolument autre ! Et pourquoi ? Pour que l’aventure commence ! Pour qu’une histoire commence ! Fort de la Bénédiction de celui qui est Autre que moi, mais se présente, non comme un ennemi mais comme un ami ; fort de la bénédiction de mon père, je peux aller sans crainte à la rencontre des autres. Et donc mon histoire commence.
Alors tout ça c’est très beau, sauf… sauf qu’Isaac ne peut pas bénir ses deux fils ! D’où le drame ! D’où la Tragédie, puisque, nécessairement, les héros de l’histoire vont subir un destin malheureux ! Oui, mais si le but de la Tragédie grecque est d’inspirer « crainte et pitié », comme le dit le grand Aristote, la Tragédie biblique, si on peut parler ainsi, a pour but de montrer comment DIEU est fidèle à son Alliance, comment il prend l’homme dans ce qu’il est, comme il est, dans toute sa bassesse, dans son péché ténébreux, pour lui révéler sa grandeur. Cela, DIEU ne peut le faire que dans le cadre de l’Alliance ; l’Alliance comme Cadre accepté par Abraham et dans lequel celui-ci a engagé toute sa descendance.
C’est toute la lumière qu’a apporté ces dernières années la découverte des processus de la relation non-violente : il faut un cadre. Ce cadre est essentiel pour permettre d’établir des relations saines et fécondes — le cadre de la famille, le cadre de l’école, le cadre du travail, etc. —, et c’est du cœur de ce cadre que l’homme peut espérer avancer. Faites exploser les cadres le matin, le soir, vous en aurez remis d’autres !
Donc, là, nous avançons dans le Cadre de l’Alliance qui régit la relation entre l’homme et DIEU. Ce Cadre est une certaine sécurité, mais attention : ce Cadre est une véritable initiation ! Pourquoi ?
Parce que l’Alliance ne peut se transmettre, à cette étape de la révélation, qu’à UN SEUL FILS ! C’est une épreuve terrible ! Et quand on regarde les choses de l’extérieur, c’est profondément injuste !!! Pourquoi un seul et pas les deux ? Et hop : on retrouve la même question qu’avec Abraham : pourquoi Lui et pas Moi, avec les mêmes conséquences : la Jalousie. Sauf que là, la question se pose non pas de la part des Nations étrangères, mais à l’intérieur d’une même famille. Et là, c’est encore autre chose !!!
C’est difficile, surtout pour nous qui raisonnons aujourd’hui en termes d’« égalité » M. Montebourg a écrit une tribune dans le journal le Monde en invoquant la divine égalité ! Alors la Bible vient à la rencontre de M. Montebourg : si l’égalité signifie uniformité, on est dans l’idéologie ! On ne veut pas de différence, mais on crée alors l’indifférence… Donc le texte Biblique nous réveille en nous énervant ! Il est une épreuve, une épreuve initiatique, pour nous faire avancer, et surtout nous libérer de nos idéologies.
Plus je lis la Bible, et plus je lis des livres qui parlent de ces « mondes meilleurs » que l’homme prétend édifier — mieux que DIEU, disent-ils ! —, plus je me dis que l’homme ne sait pas créer un monde humain. Parce que le rêve de l’homme, c’est de tout uniformiser — ou plus exactement d’uniformiser les autres !!! Celui qui est à l’origine de l’uniformisation, de la « divine égalité », lui, en général, prend bien soin de ne pas s’y soumettre… et se pose en instance régulatrice, en instance autoritaire de cette égalité : on imagine des sociétés où l’homme devient dépendant des machines, de la technique, un soi-disant « monde parfait » où il n’y a plus de place pour l’erreur, pour la souffrance… sauf qu’il n’y a plus de place pour la liberté des autres… c’est un monde où règne la jalousie et la dénonciation, et en définitive, on aboutit à un monde triste, morose, où l’art et la joie de vivre disparaissent. Il suffit de voir les pays marxistes, ou l’Italie de Mussolini qui ont tout fait pour uniformiser la société : résultat, c’est un monde triste et froid, sans plus de couleur ni de relief.
Bref, la Bible, elle, pose un autre Cadre. Le Cadre de DIEU qui, dans le fond, est le seul à pouvoir penser un monde humain en dehors de toute idéologie. Or ce monde humain passe par la révélation de ce que chacun a d’UNIQUE, et passe par l’épreuve de cette unicité : la bénédiction vient d’un DIEU unique, et donc la bénédiction est UNIQUE : elle dit la SINGULARITÉ de l’élu. Elle établit une DIFFÉRENCE en désignant le SINGULIER, le PARTICULIER. Pourquoi ? Parce que je ne peux aimer que ce qui est particulier, ce qui n’est pas comme moi et qui est unique : on n’aime que ce qui est unique… « Ma rose est unique au monde », disait le Petit Prince. Là où plus rien n’est unique parce que tout est uniformisé, vous créez la consommation, vous créez un système administratif totalisant, mais vous perdez l’amour. Ou alors vous le réduisez, lui aussi, à une pure consommation, vécue certes dans la sacro sainte « sincérité », sauf que ce n’est plus l’amour avec tout ce qu’il comporte d’aventure, de dépassement de soi, de débordement de vie. C’est un amour de bien-être : je suis avec toi parce que tu me fais du bien ; je fais un enfant parce que ça fait du bien à mon désir de maternité… sauf que ce n’est plus l’aventure de l’amour, et le monde formaté ainsi n’est plus humain.
Vous voyez comment là, l’histoire nous entraîne sur le chemin de l’amour. Et il faut que ce soit DIEU qui préside ce chemin, pour qu’il devienne un chemin d’humanisation. Sans DIEU,, il n’y a pas de société humaine possible… C’est paradoxal ! Nous sommes au tout début de l’aventure qui commence par entrer dans la réalité de l’UNIQUE, de l’UNICITÉ : l’élection du DIEU UN pour UN SEUL élu est le seul chemin qui puisse faire paraître l’amour de DIEU pour TOUS. Non pas TOUS au sens d’une globalité, mais TOUS au sens où chacun doit découvrir à quel point il est UNIQUE. C’est un chemin très exigeant.
Et au milieu de tout cela, cela passe par la filiation, et par le mariage monogame : dans le mariage, l’homme et la femme comprennent qu’ils sont UNIQUES l’un pour l’autre ; de cette unicité de notre amour naît un amour pour TOUS : c’est la fécondité. Enlevez la monogamie, comme ce qui se passe aujourd’hui, et vous perdez le chemin de l’amour parce que vous perdez le chemin de l’UNIQUE.
Donc la Bible nous met au travail, et c’est cela qui est formidable !
Elle nous met au travail par les figures des Patriarches, par les archétypes qu’ils portent et qui résident en chacun d’entre nous. Isaac bénit un UNIQUE comme DIEU avait béni un UNIQUE : Abraham, mais c’était pour que TOUS soient bénis (Gn 27,29), redit notre récit. Sauf que maintenant, il ne faut pas se tromper d’UNIQUE, parce que la promesse est en jeu. Alors, faut-il bénir Ésaü ou faut-il bénir Jacob ? Grande question ! Grand suspens ! Nous continuerons à vivre la prochaine fois, parce qu’un personnage va entrer en scène, qui n’est pas des moindres : la femme !
Je vous remercie.